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Philippe Geluck et le musée Le Chat : bande dessinée, sculpture et conflit de valeurs

Philippe Kaenel

LE CHAT cartoon museum doit s’ouvrir à Bruxelles en 2026. Depuis quelques années, Philippe Geluck promeut ce projet muséal en vendant des sculptures monumentales et nombre de produits dérivés. Or, il a provoqué une polémique qui interroge les relations entre bande dessinée, commerce et art.

LE CHAT cartoon museum promu par Philippe Geluck a suscité en Belgique plus qu’un débat : une polémique culturelle d’une rare intensité. Pourtant, les musées de ce type existent depuis un certain temps en Europe et leur multiplication est un indice de la montée en légitimité, si ce n’est en popularité, de trois genres, arts ou pratiques à la croisée desquels se place l’œuvre de Geluck, soit la bande dessinée au sens anglais de comic strip ; la caricature (animale essentiellement) ; et le dessin de presse, puisque le dessinateur a longtemps été actif dans les pages du journal Le Soir. 

Rappelons qu’une Maison du dessin de Presse, baptisée dans un premier temps Maison européenne du dessin de presse et du dessin satirique est en préparation à Paris. À Genève, un Musée de la bande dessinée doit voir le jour dans les mêmes années. Rappelons encore que des musées analogues existent à Angoulême, Saint-Just-le-Martel, Strasbourg , Bâle, Milan, Londres, Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Kruishoutem, Lisbonne, Luckau. Luxembourg, Kassel, Francfort, Varsovie, Forte dei Marmi, Holon, Montréal, etc. Dans cette énumération incomplète, il faut relever la variabilité des dénominations des institutions qui portent tantôt plus vers la caricature et l’humour, tantôt vers l’illustration. Or, la bande dessinée se trouve à l’intersection de ces « genres » ou de ces « pratiques ».

Pourquoi donc une telle intensité de débats autour de LE CHAT cartoon museum ? Cela tient sans doute à quatre paramètres principaux : le lieu, la structure du projet ; le mode de financement et la personnalité du dessinateur.

Comédien et dessinateur

Philippe Geluck est né en 1954 d’un père militant communiste et dessinateur de presse, sous le pseudonyme « Diluck ». Il se lance dans une carrière de comédien (Théâtre national de Belgique en 1975) et joue le rôle de Célestin Radis dans une émission pour enfants de la RTB.

Philippe Geluck en juin 2010. Source: Encyclopédie Larrousse 

2 Philippe Geluck, La boutique du Chat, capture d'écran, janvier 2026.

En 1983, le journal Le Soir lui commande un comic strip, Le Chat, qui rencontre un très grand succès. Le dessinateur va quitter les pages du journal en 2013, dix ans après avoir monté une grosse exposition pour le vingtième anniversaire du Chat, à l'École nationale des Beaux-Arts à Paris. Ce nouvel investissement du dessinateur qui, depuis le champ éditorial tente de s’imposer dans le champ artistique, s’accompagne d’une évolution de son profil : le clown télévisuel pour enfants, le spécialiste du monologue comique ou stand-up, devient Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres en 2003, puis Officier en 2017, non sans avoir été décoré comme Commandeur de l'ordre de la Couronne par Albert II en 2009.

Philippe Geluck a reçu les insignes d'officier des Arts et des Lettres, 14 juin 2017. Source: L’Avenir.

S’il est courant qu’un dessinateur propose ses œuvres dites « originales » dans le marché de l’art, il est toutefois inhabituel qu’il se tourne vers la sculpture et plus encore, vers la technique aussi coûteuse qu’officielle de la fonte en bronze, et qui plus est dans des dimensions monumentales. Pour rappel, entre le 26 mars et le 9 juin 2021, vingt statues géantes du Chat en bronze sont exposées à Paris sur l'Avenue des Champs-Élysées.

« Le Chat de Geluck sur les Champs-Élysées, derniers jours pour l'exposition en plein air », 10 mars 2021. Source: Sortiraparis

Il s’agit d’une exposition en plein air itinérante intitulée Le Chat déambule et qui a été présentée dans plus d’une dizaine de villes en Europe, en France, en Suisse puis enfin en Belgique, à Bruxelles, en 2023. Les statues fondues en principe à deux exemplaires peuvent être acquises pour 300 000 à 400 000 euros. Près d’une trentaine ont été vendues. Cette entreprise a une finalité : cofinancer LE CHAT cartoon museum ou « musée du Chat et du dessin d’humour», imaginé dès 2008 par Philippe Geluck et qui a été validé par la Région de Bruxelles-Capitale en 2015. Le musée en question doit voir le jour en 2026 ou 2027 sur le Mont des Arts, rue Royale à Bruxelles, et plus précisément que le site du BIP (« Brussels Info Place »), soit la Maison de la Région, vitrine de la Région de Bruxelles-Capitale.

« Polémique autour du Musée du Chat: certains n’en veulent pas », 29 avril 2021. Source: Le Soir.

Le bâtiment devrait coûter 9,38 millions d'euros à la Région de Bruxelles-Capitale et, selon le partenariat public privé mis en place pour cette opération, l’artiste devrait y contribuer avec la même somme constituée par le don de ses œuvres originales, par le résultat de vente de ses sculptures monumentales et du sponsoring (La Loterie Nationale, Duvel, BeoBank, etc.). LE CHAT cartoon museum devrait occuper 4.000 m2 de surfaces brutes sur 7 étages, dont 4 hors sol (la surface d’exposition sera de 1.100 m²). Aujourd’hui (mars 2026), c’est un musée qui se refuse comme tel, comme le montrent les panneaux du chantier en cours qui indiquent « Démolition et construction d’un bâtiment « casco » pour accueillir une fonction muséale et des espaces de stockage ».

« Démolition et construction d’un bâtiment « casco » pour accueillir une fonction muséale et des espaces de stockage », panneau de chantier, Bruxelles, novembre 2025, photo Philippe Kaenel.

Pour comprendre cette curieuse annonce, il faut revenir à la polémique qui éclate en 2021, portée par une pétition adressée au gouvernement, qui a recueilli 500 signatures, suivie par une autre pétition en faveur du projet (signée par 15000 personnes) qui argumente notamment du fait qu’Hergé a lui aussi son musée. Deux ans plus tard, en 2023, le Parlement bruxellois achète l’un des gros chats en bronze pesant deux tonnes et demie pour la somme de 370 000 euros, ce qui a pour effet de relancer le cocktail polémique.

Philippe Geluck, « C'est à quel nom ? », hommage à Hergé et Tintin, sérigraphie, n°/240 numérotée et signée, 70 cm x 70 cm. Source: Invaluable.

Sculpture et bande dessinée

Dans le domaine de la sculpture, Geluck peut pourtant se prévaloir d’antécédents célèbres (et il n’a pas manqué de le faire). On peut citer les noms du caricaturiste Jean-Pierre Dantan dit Dantan le Jeune (1800-1869), le promoteur de la petite sculpture sous la Monarchie de Juillet, auteur de plâtres et bronzes, appelés « Dantans caricatures ». Honoré Daumier (1808-1879) a également modelé en terre crue des œuvres tridimensionnelles, mais sans les mettre sur le marché. Dans cette filiation, mais dans un registre qui prolonge le mouvement des Arts Incohérents, dans les années 1880 (Doizy 2006), on peut citer Dada, le surréalisme, puis le Nouveau Réalisme, mais aussi par un dessinateur qui a son musée à Strasbourg : il s’agit du Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’illustration, inauguré en 2007, premier musée en France exclusivement consacré au dessin d'illustration. Et n’oublions pas Tim, pseudonyme de Louis Mitelberg (1919-2002). Le caricaturiste est aussi sculpteur. On lui doit surtout, en 2000, un Daumier en train de peindre Ratapoil pour l’Association des Amis d’Honoré Daumier, installé à l’Assemblée nationale dans la Galerie de la presse.

Louis Mitelberg (Tim), Daumier en train de peindre Ratapoil, 2000, bronze réalisé pour l’Association des Amis d’Honoré Daumier. Paris, Assemblée nationale, Galerie de la presse.

L’un des effets de la culture fandom qui accompagne la bande dessinée aujourd’hui a été de faire exploser le marché des produits dérivés (voir à ce sujet l'article d'Aurélie Huz sur la sculpture Itaï de Philippe Druillet dans les collections du musée). Il s’agit d’un phénomène nouveau mais très mal connu et relativement compliqué étant donné les législations sur le droit d’auteur. Le collectionnisme de figurines ou de petites sculptures d’après des bandes dessinées est le plus souvent un produit des éditeurs eux-mêmes. On trouve ainsi sur le marché un Gaston Lagaffe mesurant 25 centimètres, tiré à 20 exemplaires (et 6 épreuves d’artiste), le tout livré dans une « boîte d’origine en bois sérigraphié, avec son calage en mousse et son certificat d’origine numéroté/signé par le sculpteur Alban Ficat ».

 

Alban Ficat, Gaston Duffle Coat, 2023, bronze, 25 cm, capture d’écran de la page. Source: Bulles en boîte.

Il s’agit d’un « Bronze d’art véritable réalisé en France selon la technique de fonderie à la cire perdue, d’après une sculpture originale d’Alban Ficat» (« Bronze Gaston Duffle Coat/Collection bronzes d’art »). Alban Ficat, qui se présente comme « Sculpteur de la BD ». Autodidacte, il a après avoir reçu le prix Druillet, et travaillé sur l’adaptation en bronze de la couverture du numéro deux de Métal Hurlant. Des moulages d’après d’autres figures célèbres font ainsi partie d’un business dérivé particulièrement structuré (« Univers de la Bande Dessinée, vente Tajan, 6 novembre 2024) avec en particulier une marque, la Figurines Family qui « met en avant la qualité de chaque pièce, bien plus que la quantité grâce à des ateliers et des fabricants d’exception ! » (« Figurines Family»). On y apprend que « LMZ Collectibles est né de l’envie de pouvoir proposer aux collectionneurs des créations originales» ; et encore que « Tintinimaginatio est une société anonyme (s.a.) de droit belge chargée de l’exploitation commerciale de l’oeuvre d’Hergé notamment à travers ses éditions et ses produits dérivés » (« Tintinimaginatio »).

« Philippe Druillet de retour à la galerie Barbier », actuabd,  29 juin 2024 (Alexandre Courtes designer et réalisateur, Alban Ficat sculpteur, Philippe Druillet, Arnaud Briand mouleur). Source: ActuaBD.

La promotion de telles éditions sculptées reprend les éléments de langage et les critères développés conjointement dans le domaine de la sculpture et de ce que l’on appelle l’estampe originale depuis les années 1880. Ces fontes en bronze occupent une place intermédiaire entre la figurine et la sculpture, et de manière homologue, entre la bande dessinée et l’art (Oh-pop, Sculptures de BD, Pop-Art ). Ces entreprises s’efforcent de procéder à l’artification en trois dimensions de l’univers des comics. Mais ces objets ne sont pas à proprement parler l’œuvre de caricaturistes ou de bédéistes (Enki Bilal semble faire exception : voir « Galerie Barbier, Enki Bilal, sculpture Urs » ).

Non seulement les liens entre monde de la bande dessinée et celui de la sculpture se sont intensifiés ces dernières décennies, mais encore les expositions de statues comiques en plein air se sont multipliées. A Bruxelles, on peut suivre un parcours des sculptures BD, avec Gaston Lagaffe, Boule et Bill, des Schtroumpfs, Tintin et Milou. Boule et Bill se retrouvent à Charleroi (« Dupuis offre une seconde jeunesse » 2020), ville qui a vu naître le Journal de Spirou, comme Spirou, de Gaston, Lucky Luke, le Marsupilami, Lucky Luke et Jolly Jumper. La ville côtière de Middelkerke a consacré une promenade en bord de mer à 17 statues en bronze qui accompagnent le Stripfestival Middelkerke.

« Charleroi: les statues Spirou et Fantasio ont disparu du rond-point boulevard Janson » 09/08/2022. Source: Sudinfo.

Topologie et produits dérivés

Mais alors, puisque la sculpture de bande dessinée et de caricature est courante dans le marché dérivé de l’édition, dans les expositions et, particulièrement en Belgique, sous une forme monumentale dans l’espace public, pourquoi donc les sculptures de Geluck associées au projet LE CHAT cartoon museum ont-elles suscité une telle polémique ? 

En premier lieu, les propos du Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort, porteur du projet avec Philippe Geluck et Gilles Delforge, le directeur de la Société d’Aménagement Urbain (SAU), donnent une forte officialité au projet et tendent, dans leur argumentaire, à fusionner ou identifier l’œuvre de Geluck à la belgitude - ce qui pose un premier problème dans la capitale d’un pays structurellement en crise identitaire, linguistique et culturelle.

Ensuite, le caractère hybride du projet muséologique paraît problématique ou hétéroclite. Il tente de réunir trois domaines : des expositions sur le chat, en tant qu’animal et des manifestations sur le dessin humoristique, le tout chapeauté par l’œuvre de Geluck (« usquare, brussels » ).

Le musée fait ainsi coexister des histoires (le dessin d’humour) et des représentations (l’iconographie féline) autour de l’œuvre de Geluck qui en devient non seulement porteur, mais encore point de convergence.

Enfin, sur le plan architectural et symbolique, la conception reliera en sous-sol les musées existants : le Palais des Beaux-Arts, le Musée des instruments de musique et le palais du Coudenberg. L’œuvre de Philippe Geluck s’assimile ainsi d’un point de vue doublement topologique aux beaux-arts : en surface en s’implantant sur le Mont des Arts, et souterrainement, en se liant avec le Palais des Beaux-Arts. Rappelons que la topologie est un concept de la géométrie fondée sur les notions de limite, de distance et de voisinage, qui présente quelques points communs avec la notion sociologique (bourdieusienne) de champ, en termes d’inclusion ou d’exclusion. Et c’est bien sur ce plan que le débat s’est développé : l’œuvre de Geluck et a fortiori le dessin d’humour a-t-il sa place dans le domaine des beaux-arts ? C’est une question de territoire ou de territorialité

La pétition en ligne adressée au Ministre de la Région bruxelloise a été lancée par un professeur et une conférencière à l'École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre. Denis De Rudder (Bruxelles, 1957) est artiste peintre et il a enseigné le dessin durant une quarantaine d’années, dans une école supérieure des arts. Sandrine Morgante (née en 1986) est également une artiste qui travaille sur le dessin, les installations numériques et sonores (« Parcours bd, Striproute, Bruxelles »). On lit dans leur pétition que le musée « relève du secteur privé» (« Lettre au ministre-président de la Région Bruxelloise »).  Elle confronte les coûts et bénéfices publics et les bénéfices symboliques, l’idée étant que le musée est au service d’intérêts plus particuliers que collectifs. Il s’agirait de consacrer « des moyens publics importants à favoriser le fantasme narcissique d’une star, tandis que la plupart des artistes bruxellois.es éprouvent de graves difficultés à survivre et à montrer leurs œuvres dans des conditions décentes ». 

On lit encore que «[…] les personnages de bande dessinée sont d’abord conçus pour exister dans les journaux et les livres. Mis à part les planches originales, les objets exposés dans un musée tel que celui qui est en projet sont nécessairement des produits dérivés. ». Le rejet des « produits dérivés » interroge car il s’agit d’une logique qui caractérise de longue date le monde des beaux-arts. Au XXème siècle, le produit dérivé est devenu l’instrument même des avant-gardes travaillant dans le domaine de la performance, de l’installation ou dans l’esprit de l’art conceptuel. Il n’est pas d’exposition importante dans les musées qui n’exploite ce merchandising.

Les pétitionnaires ajoutent : « Nous émettons des doutes sérieux sur la validité artistique d’une telle démarche ». Il faut noter la nuance sur le terme : il ne s’agit pas des questionner frontalement la valeur artistique, mais la « validité ». Or, depuis le XXème siècle, nombre de mouvement artistiques de Dada au pop art, de Duchamp à Jeff Koons et au-delà n’ont cessé de mettre en question les valeurs de l’art rendant « valides » l’invalidité : c’est ce qui dit la pelle que Marcel Duchamp expose en sous le titre : In advance of a broken arm (En prévision du bras cassé), conçu à New York en 1915, puis édité en série limitée de 8 exemplaires, par la Galerie Schwarz à Milan, signés et datés par l’artiste. 

Surtout, le projet s’inscrit dans un contexte institutionnel local particulièrement tendu lorsqu’en février 2011 le « Musée d’Art Moderne, partie intégrante des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, fermait ses portes » (Wynants 2021). Actuellement, le coûteux projet Knal (centre Pompidou-Bruxelles) installé, près du canal Charleroi-Bruxelles, dans un ancien garage Citroën, porté par les mêmes instances (Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort) suscite une levée de boucliers et pose des problèmes de financement. Le musée voulu par Philippe Geluck prend enfin place dans un contexte économique, institutionnel et urbanistique tendu, celui de la « bruxellisation » (Stroobants 2021).

Le rejet des « professionnels »

Deux « contre-pétitions » et un débat télévisé ont été ensuite organisés. A chaque fois, l’exemple d’Hergé et son musée est convoqué, ainsi que le risque de voir le projet se réaliser en France. L’idée que le Chat de Geluck serait l’expression de l’identité belge, elle, provoque des réactions aussi partisanes qu’hostiles.

Là-dessus se greffent les commentaires en ligne de dessinateurs de bandes dessinées qui parlent de «délire mégalomaniaque d’un ancien comédien qui fait du dessin de presse mou et pas de la BD. Il fait ce qu’il veut pour vendre ses produits dérivés, mais les journalistes l’estampillent sous l’étiquette BD. Et ça, c’est biaiser le regard que l’on va porter sur notre activité. Une fois de plus on va croire que la BD ça rapporte, alors pourquoi les auteurs BD se plaignent-ils de leur sort ? Ma situation va bien et je me bats pour mes collègues, mais Geluck sape toute notre action par la polémique que provoque son show. » (« Répondu par G. le 5 mai 2021 »). 

Un autre dessinateur de bande dessinée déclare dans un commentaire du 31 mars 2021 « Le problème, c’est que Geluck n’est pas représentatif des auteurs BD et que son coup d’éclat ne fera pas avancer nos problèmes. Une fois de plus, l’égocentrisme d’un seul nuit au combat des autres » (« Répondu par auteur le 31 mars 2021 »).

L’opposition au projet vient également des milieux académiques, notamment de Daniel Vander Gucht, professeur de sociologie à l’université libre de Bruxelles où il dirige le GRESAC (Groupe de recherche en sociologie de l’art et de la culture). « Ce lieu n’a pas sa place à cet endroit », note-t-il de manière lapidaire dans les commentaires de la pétition en ligne le 25 avril 2021.

Pour répondre à ces rejets, Philippe Geluck convoque l’histoire de l’art et des noms célèbres comme le sculpteur suisse Jean Tinguely, au nom d’un genre émergent qu’il appelle « la sculpture rigolote » (« La sculpture rigolote est un art émergent » 2022). Il rappelle volontiers ses relations avec Pierre Soulages (Detournay  2019). Actuellement, l’exposition de son œuvre au Musée Maillol à Paris, du 14 novembre 2025 au 30 avril 2026, renforce cette stratégie qui permet également au musée d’attirer un autre public et d’accroître sa visibilité.

Philippe Geluck, C'est beau Soulages, sérigraphie sur papier, 70 x 100 cm, signé et numéroté en bas à droite. Source: Huberty Breyne.

Face à Botero ou Koons

De manière plus générale et profonde, ce qui est en jeu dans le projet LE CHAT cartoon museum, c’est en définitive le statut et la légitimité artistique du dessin d’humour et de la bande dessinée et, par conséquent, le statut du dessinateur. Ce rejet se mesure aux réactions émanant de certains représentants des institutions culturelles officielles comme Jean de Loisy, ancien fonctionnaire du ministère de la culture, ancien conservateur de la Fondation Cartier, ancien conservateur au Musée National d’Art moderne, ancien président du Palais de Tokyo puis directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA) qui dans un tweet a condamné la présence des sculptures du Chat sur les champs Elysée comme «un sommet de mauvais goût, des sculptures de grandes surfaces», faisant preuve, après la présentation des œuvres de Botero, « confusion », « cupidité » ou « naïveté » (Jean de Loisy). 

On a en effet souvent évoqué l’œuvre de Fernando Botero (1932-2023), inscrit à l’Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand à Madrid, qui enseigne la peinture à l’Académie des arts de Bogota et présente ses œuvres monumentales dans l’espace public à Bâle, Rome, Hong Kong, New York, Paris, etc. Botero pratique également la peinture et reprend d’une manière ironique des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, comme La Joconde, Les Ménines de Diego Vélasquez ou encore Federico da Montefeltro, de Piero della Francesca. De ce point de vue, les œuvres de Botero apparaissent comme les homologues de celles de Geluck qui déclare rendre hommage au peintre et sculpteur colombien  (Detournay 2019). Geluck ne se cache pas de s’être inspiré de son modèle d’exposition publique.

Sur un plan plus général, Botero comme Geluck entretiennent avec l’histoire de l’art des relations d’admiration teintées d’humour. Le dessinateur belge s’en explique dans diverses interviews mises en ligne par le site actuabd. Geluck s’inscrit ainsi de plein pied dans le genre de la satire sur les beaux-arts. En plus des noirs de Soulages, on peut citer ses détournements des œuvres de Jackson Pollock et d’Edward Munch, qui donnent lieu à des peintures qui se vendent bien sur le marché de l’art (« Contrat rempli pour la première vente » 2019).

Philippe Geluck, Chez les Pollock, acrylique sur toile 119 x 119 cm. Signé en bas à droite id. 13115. Estimation: €40,000 - €60,000, Christie’s 2019.

On pourrait certes se demander ce qui distingue les chats de Geluck des chiens géants de Jeff Koons qui, lui aussi, est loin de faire l’unanimité. Koons est considéré comme un « business man », un charlatan pour certains, qui profite des institutions artistiques pour booster sa notoriété et les prix de ses œuvres.

Évidemment, les personnalités et les profils artistiques de Koons comme de Botero ne sont pas comparables à celui de Geluck, ceci sans jugement de valeur de ma part. En effet, nous avons d’un côté des artistes reconnus au sein du champ des avant-gardes (même s’ils peuvent être contestés), et de l’autre un dessinateur d’humour qui, en peinture et surtout en sculpture, vise une reconnaissance artistique qui n’est pas acquise au genre et à sa pratique originelle.

Jeff Koons, Balloon Dog (magenta), de la série Celebration, 1994-2000, 307,3×363,2×114,3 cm, acier inoxydable ; Château de Versailles, 2008 (vendu 58,4 millions $, chez Christie's, à New York, le 13 novembre 2013).

Valeurs et anti-valeurs : l’impossible consensus

À la question : « La BD est-elle un art contemporain ?, Philippe Geluck a répondu en traitant d’ « académique » et de « réactionnaire » la porteuse de la pétition adressée contre son projet de musée (Detournay 2021).  Il n’hésite pas à ses placer du côté des « incompris » et va jusqu’à opérer un renversement en faisant du dessin d’humour la pratique fondatrice de la modernité (Geluck 2021)

En définitive, le débat déclenché par la construction de LE CHAT cartoon museum est le révélateur des valeurs de l’art, partagées ou disputées. Il ne s’agit pas de prendre une posture ontologique, idéaliste ou essentialiste pour dire ce qu’est l’art, mais de comprendre, dans une perspective axiologique qui est celle de la sociologie, portée entre autres par Nathalie Heinich, comment sont construites ces valeurs, soit :

« les principes au nom desquels sont effectuées des évaluations ou opérés des attachements, que ce soit par les gens ordinaires ou par les penseurs professionnels […] outre la beauté, nous avons identifié l’authenticité, l’autonomie, la célébrité, la cherté (ou valeur économique résumée par le prix), la moralité, l’originalité, la pérennité, le plaisir, la rareté, la responsabilité, la significativité, le travail, l’universalité, la virtuosité [je souligne] En conséquence, il ne s’agit pas de montrer que telle ou telle valeurs est présente dans les œuvres ou chez les artistes, mais de réfléchir à la façon dont les attentes axiologiques sont projetées sur le monde de l’art […]» 

(Heinich, Schaeffer, Talon-Hugon 2014 :7)

Parmi les valeurs sélectionnées par Nathalie Heinich et ses collègues, il en manque à mon sens une, en partie subsumée par celle de célébrité, c’est la valeur de popularité qui est systématiquement convoquée par Philippe Geluck. Or, cette même valeur lui est reprochée par ceux qui adoptent ou représentent des positions savantes (les sociologues et professeurs), institutionnelles (les directeurs de musées, les responsables politiques) ou artistiques (les peintres et dessinateurs). Dans le cas de l’affaire Geluck, il n’y a pas de solution possible au débat de valeurs car il n’y a pas d’expertise ou d’experts reconnus. Les décisions prises sur le plan de la politique culturelle et touristique peuvent difficilement être déjugées.

Autrement dit, le consensus au sens étymologique d’« accord », ou de « sentiment commun » est ici difficilement réalisable, ne serait-ce parce que les mots, les concepts, le langage employé par les acteurs du débat reposent sur des valeurs dont les pôles (Nathalie Heinich parle de valences) peuvent s’inverser suivant les points de vue adoptés. Ainsi, comme nous l’avons vu, la popularité se voit tantôt valorisée, tantôt dévaluée ; la cherté pointe tantôt vers l’idée de qualité, tantôt vers le défaut d’intéressement matériel, ceci au nom du caractère supposé désintéressé, et idéalisé comme tel, de la création artistique. Certaines valeurs peuvent ainsi se transformer en anti-valeurs, suivant les acteurs, les objets et les contextes. L’idée de l’art commercial est ainsi préjugée incompatible avec les valeurs d’authenticité, d’autonomie, de rareté, de significativité ou d’universalité.

Rappelons qu’il est un autre facteur déterminant dans la polémique autour de LE CHAT cartoon museum : la personnalité de Philippe Geluck lui-même. Son profil initial de comédien spécialisé dans le stand-up ou monologue comique, donne à voir les apparitions graphiques de son Chat comme une sorte d’alter ego, comme autant de projections ou d’exhibitions narcissiques. Le dessinateur n’a cessé d’amplifier cette identification à son personnage dessiné, ce qui a pour effet de faire du rejet de son œuvre également un rejet de sa personne, et vice-versa.

Philippe Geluck, J'adore être peint, 2021, acrylique sur toile 100 x 100 cm

Philippe Geluck, Un peu de tout. Encyclopédie universelle, Casterman, 1992.

Exterritorialité et dénarrativisation

L’image du Chat transpercé de crayons, qui a donné lieu à des dessins et une sculpture monumentale, pourrait être interprétée de plusieurs manières, d’ailleurs toutes compossibles. L’œuvre fait évidemment référence à l’iconographie du martyr de saint Sébastien, dont Mantegna a donné une version célèbre. L’œuvre de Geluck faisait à l’origine référence au massacre de Charlie Hebdo en 2015 (on se souvient de la médiatisation des manifestations républicaines qui ont assimilé le crayon à un instrument de la liberté). Or, en 2023, Le martyre du Chat a été acquis par le Ville de Caen avec le soutien des diverses entreprises. Placée sur l'esplanade du mémorial de Caen, consacré à l’histoire du XXe siècle et à la paix, la sculpture a pris une signification étendue. Enfin, suite aux polémiques et aux attaques dont Geluck a été l’objet, on pourrait se demander si le dessinateur n’y voit pas maintenant une sorte d’autoportrait symbolique.

Andrea Mantegna, Saint Sébastien , vers 1480, tempera sur toile, 255 x 140 cm. Paris, Musée du Louvre.

Philippe Geluck, « Le Martyre du Chat de Philippe Geluck a pris place au Mémorial à Caen. Véritable ode à la liberté d'expression, cette sculpture de Philippe Geluck est un hommage à ses confrères tués lors des attentats de Charlie Hebdo en 2015», Franceinfo culture,  14 novembre 2023.

Une dernière remarque enfin à propos de la réaction anonyme de bédéistes professionnels déclarant que l’œuvre de Geluck n’était pas de la bande dessinée, ce qui est sur le principe erroné puisque le Chat s’inscrit dès le début dans le genre du comic strip. Mais cette exclusion sanctionne sans doute la tentative de passage de l’œuvre et de la personnalité du dessinateur du champ éditorial vers le champ artistique. D’un côté, ses prises de positions publiques de plus en plus médiatiques et théâtrales ont fait ressurgir son identité de comédien, le condamnant à une sorte d’exterritorialité aux yeux des professionnels de la bande dessinée ; d’autre part, en multipliant peintures et sculptures, Geluck les a en définitive extraites de leurs supports d’origine. Cette extraction a dénarrativisé Le Chat, qui, par conséquent, s’est éloigné de ce que certains estiment être la caractéristique fondamentale de la bande dessinée : la séquentialité.

 

Bibliographie

Bibliographie

« Bronze Gaston Duffle Coat/Collection bronzes d’art », Bulles en boitehttps://www.bullesenboite.com/exclusivites/2633-bronze-gaston-duffle-coat.html

« Contrat rempli pour la première vente Huberty-Breyne pour Christie’s », actuabd, 21 novembre 2019 : https://www.actuabd.com/+Contrat-rempli-pour-la-premiere-vente-Huberty-Breyne-pour-Christie-s 

« Dupuis offre une seconde jeunesse aux statues de BD de Charleroi », actuabd, 27 mai 2020 : https://www.actuabd.com/+Dupuis-offre-une-seconde-jeunesse-aux-statues-de-BD-de-Charleroi+, 

« Figurines Family»https://figurinesfamily.com

« Galerie Barbier, Enki Bilal, sculpture Urs »: https://galeriebarbier.com/product/urs/

« La sculpture rigolote est un art émergent selon Philippe Geluck qui expose son Chat à Genève », RTS , 21 février 2022 :  https://www.rts.ch/info/culture/12883086-la-sculpture-rigolote-est-un-art-emergent-selon-philippe-geluck-qui-expose-son-chat-a-geneve.html 

« Lettre au ministre-président de la Région Bruxelloise: demande d'abandon du projet du Musée Le Chat » https://www.petitionenligne.be/lettre_au_ministre_de_la_region_bruxelloise_pour_demande_dabandon_du_projet_du_musee_du_chat

« Louis Mitelberg dit Tim, Daumier en train de peindre Ratapoil,  2000 : https://www.assemblee-nationale.fr/14/evenements/nuitblanche2012/visite/daumier.asp

« Oh-pop, Sculptures de BD, Pop-Art »: https://oh-pop.com/fr/32-Sculptures-de-BD-Pop-Art

« Parcours bd, Striproute, Bruxelles » : https://www.parcoursbd.brussels/fresques/le-chat/

« Répondu par auteur le 31 mars 2021 », in Didier Pasamonik, « Le Chat de Geluck sur les Champs : le monde de l’Art contemporain sort ses griffes », actuabd, 31 mars 2021 : https://www.actuabd.com/Le-Chat-de-Geluck-sur-les-Champs-le-monde-de-l-Art-contemporain-sort-ses#:~:text=Le%20probl%C3%A8me%2C%20c'est%20que,nuit%20au%20combat%20des%20autres.

« Répondu par G. le 5 mai 2021 », actuabd, 3 mai 2021, in Charles-Louis Detournay,  Philippe Geluck (2/3), « Ce musée n’est pas mon temple où trônera ma statue à l’entrée » : https://www.actuabd.com/Philippe-Geluck-2-3-Ce-musee-n-est-pas-mon-temple-ou-tronera-ma-statue-a-l#forum70770

« Tintinimaginatio »: https://www.tintin.com/fr/tintinimaginatio

« Univers de la Bande Dessinée, vente Tajan, 6 novembre 2024, 10:30 » : https://www.tajan.com/v1/auction-catalog/univers-de-la-bande-dessinee_HTPDCMW861#B214854B4E;.

« usquare, brussels : la SAU construira le bâtiment qui-abritera Le Chat Cartoon Museum » : https://usquare.brussels/fr/actualites/la-sau-construira-le-batiment-qui-abritera-le-chat-cartoon-museum

Chaine, Sonia, Richard Orlinski : rétrospective, Paris, Gründ, 2025.

De Blegiers, Juliette, Sculpture pop : Leblon Delienne, Paris, Flammarion, Rizzoli, 2025.

Detournay Charles-Louis,  « Philippe Geluck se démasque », actuabd,  9 novembre 2020 : https://www.actuabd.com/Philippe-Geluck-se-demasque

Detournay Charles-Louis,  « Philippe Geluck, 2/2: Je partage mon temps entre un tiers de dessin et tiers de peinture », actuabd, 31 décembre 2019 : https://www.actuabd.com/Philippe-Geluck-2-2-Je-partage-mon-temps-entre-un-tiers-de-dessin-un-tiers-de 

Detournay Charles-Louis, « Philippe Geluck (3/3) : « En matière d’art, j’aime aimer ! », actuabd, 3 mai 2021 : https://www.actuabd.com/Philippe-Geluck-3-3-En-matiere-d-art-j-aime-aimer 

Doizy Guillaume, « Alfred Le Petit et la caricature « solide » : précurseur des Avant-gardes ? », Ridiculosa n° 13 (2006) : https://www.eiris.eu/articles/dessinateurs/alfred-le-petit-et-la-caricature.

Geluck Philippe, « L’Humour dans l’Art », Le Chat Déambule, Casterman, 2021.

Heinich Nathalie , Schaeffer Jean-Marie , Talon-Hugon Carole  (dir.), Par-delà le beau et le laid. Enquêtes sur les valeurs de l'art, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Aesthetica », 2014

Jean de Loisy : https://x.com/jeandeloisy/status/1375942085765959689

Stroobants Jean-Marie, « commentaire #29, Bruxelles, 2021-04-25 », dans « Lettre au ministre-président de la Région Bruxelloise: demande d'abandon du projet du Musée Le Chat » https://www.petitionenligne.be/lettre_au_ministre_de_la_region_bruxelloise_pour_demande_dabandon_du_projet_du_musee_du_chat?a=184864

Wynants Jean-Marie, « Polémique autour du Musée du Chat: certains n’en veulent pas », Le Soir, 29 avril 2021 : https://www.lesoir.be/369366/article/2021-04-29/polemique-autour-du-musee-du-chat-certains-nen-veulent-pas