Le contrepied du roman national : satire et contre-culture
En 1976, aux États-Unis, la bande dessinée satirique offrit des lectures iconoclastes du Bicentenaire de l’indépendance américaine. Tandis que MAD et ses imitateurs détournèrent avec légèreté les figures et les mythes de la Révolution, les publications contre-culturelles manifestèrent souvent une indifférence ironique, voire une franche défiance envers le patriotisme commémoratif. Quelques auteurs issus de l’underground allèrent cependant plus loin : en revisitant l’histoire coloniale et révolutionnaire, ils mirent au jour violences, contradictions et angles morts du récit national. De Bicentennial Gross-Outs à An Army of Principles, jusqu’au Give Me Liberty! de Gilbert Shelton, ces œuvres montrent comment la satire peut dépasser la simple parodie pour devenir un outil de relecture historique. Elles révèlent ainsi une autre mémoire du Bicentenaire, critique, irrévérencieuse et attentive aux mécanismes de fabrication du roman national américain.
En 1976, les bandes dessinées de presse et les comic books grand public évoquant le Bicentenaire apparaissent moins comme des espaces de débat historique que comme des instruments de cohésion symbolique, participant à une mémoire nationale consensuelle, fortement liée à la culture médiatique et à la consommation de masse. Or, nombre d’Américains n’éprouvaient ni ne manifestaient de déférence envers l’apparent consensus ambiant partagé par le gouvernement, les médias grand public et l’American Revolution Bicentennial Administration.
Loin d’être une nouveauté, ce rapport circonspect envers la célébration d’un supposé sentiment national partagé ne faisait que prolonger un courant culturel de fond qui avait connu un développement progressif à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : le dissent, remise en cause de plus ou moins grande ampleur du modèle social et culturel étatsunien.
La diversité des formes de dissent face au Bicentenaire révèle que les magazines satiriques grand public, dont le grand modèle était MAD, s’emparèrent de la commémoration sur le mode d’une irrévérence modérée. Les publications contre-culturelles et underground, quant à elles, pratiquaient une dérision plus mordante témoignant d’une mise à distance du discours patriotique dominant. Enfin, les underground comix à ambition historique/historiographique constituaient des exemples de satire dépassant la simple parodie pour proposer une relecture critique du roman national américain.
Les comics satiriques grand public
Chez beaucoup de ces jeunes Américains, le déclic se produisit en découvrant le comic book MAD, publié à partir de 1952 chez EC Comics sous la direction éditoriale du dessinateur, mais surtout scénariste, Harvey Kurtzman. Celui-ci introduisit dans les comic books, média qui jusqu’alors ne pratiquait l’humour qu’à destination des lecteurs préadolescents, une sensibilité irrévérente, typique de l’esprit juif new-yorkais, qui commençait à se répandre dans la culture de masse de l’après-guerre. En proposant des parodies tournant en dérision le spectre entier de l’industrie culturelle (comics, films, programmes télévisés mais aussi classiques de la littérature), Kurtzman transposa dans la bande dessinée des stratégies humoristiques analogues à celles qu’employaient à la radio et à la télévision d’autres humoristes juifs, comme Ernie Kovacs et Phil Silvers, mais aussi des goys comme le comédien Stan Freberg ou le chef d’orchestre Spike Jones (Gabilliet R. Crumb 27-28).
Fig. 1. MAD n° 181 (mars 1976), couverture. Dessin de Norman Mingo.
Pour échapper aux contraintes d’auto-censure du Comics Code créé à l’automne 1954, EC Comics transforma MAD en magazine noir et blanc à partir du numéro publié en mai 1955. Le mensuel qui, du fait de son format (20 x 27 cm) n’était plus considéré comme un comic book (18 x 26 cm dans les années cinquante), devint au fil des années une référence culturelle pour son humour satirique léger, ironique sans verser dans l’appel à la subversion ou à l’anarchisme, destiné à un lectorat d’adolescents et de jeunes adultes, ainsi qu’un modèle imité par d’autres éditeurs, dont les publications firent généralement long feu dans ce créneau spécialisé, indissociablement lié à MAD.
Fig. 2. MAD Super Special n° 19 (1976), couverture. Dessin de Norman Mingo
Paradoxalement, le Bicentenaire ne fut pas exploité à l’excès par l’équipe de MAD, qui avait aussi cette année-là l’élection présidentielle comme sujet d’actualité de plus longue haleine. En tout début d’année, MAD n° 181 (mars 1976), sous-titré « MAD Salutes the Bicentennial Year », arborait une superbe couverture montrant l’habituelle mascotte du magazine, Alfred E. Neuman, grimé en George Washington (figure 1), et comprenait « Historical Scenes We’d Like to See Reenacted », trois pages satiriques sur des reconstitutions historiques fantaisistes à la manière de celles mises en scène un peu partout aux États-Unis cette année-là (40-42). C’est trois mois plus tard que le morceau de bravoure consacré à la commémoration nationale parut dans le hors-série triannuel MAD SUPER SPECIAL n° 19 (figure 2) : il s’agissait d’un insert détachable de 24 pages intitulé MADDE (figure 3) ; la déformation du titre était une parodie de l’orthographe du XVIIIe siècle, mise à toutes les sauces pendant l’année du Bicentenaire. Il enchaînait des bandes dessinées satiriques consacrées à plusieurs grands sujets de la Révolution américaine : le Congrès continental, Valley Forge, Benjamin Franklin interviewant des Minutemen (les miliciens rebelles), l’esclavage, le traître Benedict Arnold (figure 4).
Alfred E. Neuman, l’air béat, renverse un encrier sur la Déclaration d’Indépendance. Couverture de MADDE, supplément à MAD Super Special n° 19 (1976). Dessin de Norman Mingo.
Fig. 4. MADDE p. 19. Supplément à MAD Super Special n° 19 (1976). Dessin de George Woodbridge.
Par comparaison, le magazine satirique de Marvel CRAZY, pâle copie de son grand modèle, se livra à un saupoudrage de bandes sur le sujet entre la fin d’année 1975 et l’été 1976 : trois pages de parodies des « Bicentennial Minutes » de CBS (dessins de Vance Rodewalt) dans le n° 15 (janvier 1976) ; deux pages de « Bicentennial Limericks » (dessins de Don Orehek) dans le n° 18 (juillet 1976) ; une couverture de Bob Larkin pastichant le tableau d’Archibald Willard Spirit of ’76 (figure 5) et « Unsung Heroes of the American Revolution » (dessins de Bill DuBay), deux pages sur des personnages inconnus (et fictifs) de la Révolution dans le n° 20 (octobre 1976) ; et pour finir, dans le n° 21 (novembre 1976), une quatrième de couverture ornée de faux timbres, « Crazy's Rejected Bicentennial Commemorative Stamps » (dessins de Bill DuBay) (figure 6).
Fig. 5. CRAZY n° 20 (octobre 1976), couverture. Peinture de Bob Larkin.
Pour mémoire, on peut aussi signaler deux concurrents de MAD de deuxième zone. En fin d’année 1975, SICK n° 107 (décembre 1975), publié par Pyramid Books, proposa « Bicentennial Commercials » (dessins de Bill Burke), deux pages de fausses réclames présentées par des personnages de l’époque révolutionnaire. Quant à CRACKED, publié par Major Magazines, ses numéros 135 (septembre 1976) à 137 (novembre 1976) contenaient trois séquences humoristiques à base d’anachronismes.
À l’exception de MADDE, qui se présentait comme un numéro du magazine publié en 1776 (et de la sorte anticipait INDEPENDENCE!, le hors-série sur le même principe publié par l’hebdomadaire Time le 4 juillet 1976), les magazines satiriques de bande dessinée ne consacrèrent guère plus que des clins d’œil au Bicentenaire. En l’absence de témoignages des responsables éditoriaux, on peut raisonnablement estimer que pour ces derniers, les adolescents qui formaient la majorité du lectorat et recherchaient un humour très ancré dans la culture populaire la plus contemporaine, notamment le cinéma et la télévision, seraient peu réceptifs à des satires sur un sujet historique, même relatif à l’histoire des États-Unis.
Fig. 6. CRAZY n° 21 (novembre 1976), quatrième de couverture. Dessin de Bill DuBay.
Dérision et remises en question de la commémoration nationale
Les titres qui viennent d’être cités étaient des magazines « grand public » destinés aux adolescents et jeunes adultes. La satire La satire qu’ils pratiquaient était modérée et, en fait, plutôt consensuelle, ironisant sur des sujets connus par tous pour faire sourire, sans plus. Du côté des publications contre-culturelles, c’est-à-dire des underground comix, l’iconoclasme était beaucoup plus mordant, parce qu’elles visaient un lectorat adulte et ne se privaient pas de porter un regard bien plus subversif sur le présent et, dans le cas du Bicentenaire, sur le passé.
Un cas intermédiaire révélateur était celui de National Lampoon. Ce magazine né en 1969 d’une revue étudiante de l’université de Harvard (Labarre 40) était devenu au fil des ans une référence pour son humour corrosif qui n’hésitait pas à s’affranchir des limites que MAD s’était toujours refusé à traverser : l’érotisme et le sarcasme « politiquement incorrect » à même de susciter l’ire de lecteurs offensés par des prises de position idéologiques trop « radicales ». Au milieu des années 1970, National Lampoon était un magazine « pour adultes » tiré à près d’un million d’exemplaires par numéro – à peine la moitié du tirage de MAD – et vendu en kiosques à proximité de Playboy plutôt que des comic books. Il faut souligner que ce n’était pas une revue de bandes dessinées : on y trouvait des comics, souvent « sulfureux », mais ceux-ci étaient des produits d’appel au sein d’un contenu éditorial à base de textes, de photographies et d’illustrations parodiques de natures diverses.
Fig. 7. Première et quatrième de couverture de National Lampoon’s 199th Birthday Book (New York: National Lampoon, 1975). Photographie de John E. Barrett.
Pour le Bicentenaire, National Lampoon ouvrit la marche des parodies en publiant dès 1975 un numéro hors-série de 196 pages intitulé The 199th Birthday Book: 1776-1975 (figure 7). Sa couverture iconoclaste était une photographie de John E. Barrett montrant sept femmes entièrement nues aux corps peints pour reproduire le drapeau des États-Unis de 1776. Le volume rassemblait un ensemble de textes et d’illustrations conçus comme autant de vrais-faux documents, parfois criants de vraisemblance, qui raillaient une multitude de personnages et d’événements de l’histoire des États-Unis, de la guerre d’Indépendance au présent – comme s’il s’agissait de se débarrasser de cette encombrante commémoration avec un an d’avance, et de la manière la plus potache qui soit !
Du côté des comix underground, la réponse au Bicentenaire fut limitée pour plusieurs raisons. La première était que le secteur connaissait un déclin économique marqué : la dynamique éditoriale de l’underground née dans la seconde moitié de la décennie précédente s’était considérablement essoufflée depuis 1973. Son moteur politique, la résistance à l’implication militaire américaine au Vietnam, avait peu à peu perdu son pouvoir de mobilisation collective depuis les accords de paix de Paris (29 mars 1973). Quant au modèle économique précaire des revues contre-culturelles, il avait subi de plein fouet l’impact du choc pétrolier sur la hausse des prix mais aussi la réaction conservatrice qui avait débuté à l’échelle nationale dans le sillage des décisions rendues par la Cour suprême en juin 1973, Miller c. Californie et Paris Adult Theatre I c. Slaton, qui eurent pour effet de rétrocéder aux autorités locales le pouvoir de réprimer la diffusion des contenus jugés « obscènes ». La deuxième raison, plus prosaïquement, était le manque d’intérêt de la majorité des auteurs et autrices de l’underground pour ce que représentait le Bicentenaire : la commémoration nationale, emblème à leurs yeux d’un patriotisme conventionnel et convenu, était en rupture totale avec le système de valeurs contre-culturelles dans lequel vivaient ces baby-boomers depuis la seconde moitié des années 1960.
Fig. 8. Wimmen’s Commix n° 6 : Special Bicentennial Issue (1975), couverture. Dessin de Shary Flenniken.
D’où un corpus restreint de six titres. Tout d’abord la couverture de la revue féministe Wimmen’s Commix n° 6 : Special Bicentennial Issue (figure 8) dessinée par Shary Flenniken. Betsy Ross, passée à la postérité comme créatrice du drapeau américain (alors que ce n’est pas elle qui le confectionna – mais c’est une autre histoire…), y apparaît vêtue en soldat de l’Armée Continentale et regardant avec une colère rentrée George Washington lui passer commande de la bannière étoilée « pour la semaine prochaine », alors que son ambition à elle était « d’être à la tête des troupes à Bunker Hill » (bataille menée le 17 juin 1775 à l’extérieur de Boston). En une image, la couverture de ce fascicule réalisé par un collectif d’autrices démystifiait le non-dit patriarcal d’un des plus célèbres clichés du roman national américain.
Il en était de même dans American Splendor n° 1 : Big Bi-Centennial Issue, revue annuelle lancée en 1976 par le scénariste Harvey Pekar (figure 9), dont la couverture, avec une bannière proclamant « Big Bi-Centennial Issue », montrait trois types assis par terre sur un trottoir à refaire le monde. Dans les deux cas, le mot-clé du 4 juillet 1976 apparaît en couverture en clin d’œil ironique au lecteur, alors même qu’il n’est question de la célébration nationale nulle part en pages intérieures – indice parfaitement clair du manque d’intérêt porté par nombre d’Américains proches de la contre-culture cette année-là !
Fig. 9. American Splendor n° 1 : Big Bi-Centennial Issue (1976), couverture. Dessin de Greg Budgett et Gary Dumm, R. Crumb.
Le troisième titre est parfaitement atypique et largement oublié, même par les amateurs de comix underground, “An American Revolution” / Burnt Toast. Édité sur la côte Est par “Peace of Cake Comics” (collectif d’artistes dont ce fut l’unique publication), ce fascicule tête-bêche divisé en deux parties proposait d’un côté Burnt Toast, critique virulente des centrales nucléaires (devenues populaires aux États-Unis suite au choc pétrolier de 1973), et de l’autre “An American Revolution”, l’histoire de Paul Revere qui se réveille deux cents ans après son illustre chevauchée d’avril 1775 et découvre avec consternation l’Amérique de 1976. Écrit par Eric Willis Wolfe, marionnettiste de profession, et dessiné par Linda Luisi (figure 10), chacun des deux récits est présenté comme un spectacle de marionnettes (a puppet play) dont les personnages sont dessinés comme des marionnettes chaussettes aux faciès stylisés et mis en scène par « La panacée radicale » (The Radical Panacea) – radical ayant en anglais, bien plus qu’en français, le double sens de « définitif » et « extrémiste ». “An American Revolution” est moins une réflexion sur le Bicentenaire qu’une charge contre le millionnaire Nelson Rockefeller, dont la nomination comme vice-président de Gerald Ford fut confirmée par le Congrès sur fond de scandale financier et d’accusations de malversations politiques. Représenté dans la bande dessinée sous les traits hideux de « Nelson Richerfeller » (littéralement, « Nelson Mec plus riche »), monarque couronné obsédé par l’argent, ce personnage faisant lointainement écho au roi britannique George III et symbolisant simultanément le capitalisme et le Parti républicain est finalement réduit au silence comme le méchant dans un spectacle de marionnettes (figure 11).
Fig. 10. “An American Revolution” (1976), couverture. Dessin de Linda Luisi.
Fig. 11. “An American Revolution” (1976), Nelson Richerfeller (non paginé). Dessin de Linda Luisi.
Revisiter l’histoire américaine en bande dessinée
Les trois autres titres du corpus se distinguent par l’ambition historiographique qui les sous-tendait. Choisissant de ne pas céder à une critique facile ou unilatérale de l’histoire américaine, de jeunes auteurs issus de la contre-culture entreprenaient de redonner une visibilité à la mémoire nationale en dépassant aussi bien les clichés consensuels du roman national que leur utilisation au sein du consumérisme ambiant aux couleurs du Bicentenaire.
La démarche en soi n’était pas nouvelle : le numéro de mai-juin 1973 de la revue étudiante gauchiste Radical America avait proposé Underhanded History of the USA from the Horse’s Mouth dessiné par Nick Thorkelson et écrit par Jim O’Brien, édité ensuite en 1974 chez New England Free Press ; en 1975-1976, pour le quotidien Boston Globe, Larry Gonick produisit Yankee Almanack, série de planches retraçant sur le mode humoristique l’histoire du Massachusetts de la colonisation à la Révolution (inédit en album). Dans un esprit différent, mais avec une assise historique solide, le grand dessinateur underground Greg Irons avait réalisé en 1973 A Coloring Book of the American Revolution, dont les dessins, à mi-chemin entre réalisme et caricature, accompagnés de légendes ironiques et de citations d’époque, ne s’adressaient aucunement à de jeunes lecteurs armés de crayons de couleur (figure 12).
Fig. 12. “The Boston Tea Party”, A Coloring Book of the American Revolution (1973). Dessin de Greg Irons.
Le regard porté sur la mémorialisation nationale est, en revanche, très acéré dans Bicentennial Gross-Outs (littéralement : « Dégueulasseries bicentenaires »), réalisé sous le pseudonyme « Yentzer & Gonif » par le dessinateur William Stout et George DiCaprio pour mettre en scène le « côté obscur » de l’histoire américaine (figure 13). Sous une couverture très dérangeante de Stout pastichant les vieux EC Comics, le fascicule rassemble plusieurs récits courts et graphiquement très « explicites » : ceux-ci évoquent le passé génocidaire des États-Unis — aux Philippines au début du XXe siècle et contre les Indiens en 1763 —, racontent des anecdotes sordides sur deux criminels, Roscoe Pitts et Frank Holt, et proposent un long délire visuel écorchant la réécriture de l’histoire américaine pratiquée à Disneyland (« Realityland! »). Il s’achève sur « Beddy Bi-Centennial Story », récit de quatre pages à la pornographie très crue, dans lequel un couple occupé à forniquer discute des vertus et des travers de l’histoire des États-Unis. Mais là encore, 1776 n’est pas au centre des débats, à l’inverse des deux derniers titres du corpus.
Fig. 13. Bicentennial Gross-outs (1976), couverture. Dessin de William Stout.
Le regard porté sur la mémorialisation nationale est, en revanche, très acéré dans Bicentennial Gross-Outs (littéralement : « Dégueulasseries bicentenaires »), réalisé sous le pseudonyme « Yentzer & Gonif » par le dessinateur William Stout et George DiCaprio pour mettre en scène le « côté obscur » de l’histoire américaine (figure 13). Sous une couverture très dérangeante de Stout pastichant les vieux EC Comics, le fascicule rassemble plusieurs récits courts et graphiquement très « explicites » : ceux-ci évoquent le passé génocidaire des États-Unis — aux Philippines au début du XXe siècle et contre les Indiens en 1763 —, racontent des anecdotes sordides sur deux criminels, Roscoe Pitts et Frank Holt, et proposent un long délire visuel écorchant la réécriture de l’histoire américaine pratiquée à Disneyland (« Realityland! »). Il s’achève sur « Beddy Bi-Centennial Story », récit de quatre pages à la pornographie très crue, dans lequel un couple occupé à forniquer discute des vertus et des travers de l’histoire des États-Unis. Mais là encore, 1776 n’est pas au centre des débats, à l’inverse des deux derniers titres du corpus.
Fig. 14. “An Army of Principles.” The History and Philosophy of the American Revolution (Kitchen Sink Enterprises, 1976), couverture. Dessin de Leonard Rifas.
Le premier, “An Army of Principles.” The History and Philosophy of the American Revolution (Kitchen Sink Enterprises, 1976), était le résultat d’un projet de longue haleine auquel s’était attelé en 1972 Leonard Rifas, alors étudiant en philosophie à l’Université de Berkeley et auteur de bande dessinée débutant (figure 14). Convaincu que le désastre militaire de la guerre du Vietnam allait aboutir à une crise irrémédiable de la nation américaine qui atteindrait son paroxysme en 1976, il entreprit un énorme travail de recherche documentaire (dont les éléments sont mentionnés en troisième de couverture) pour produire une bande dessinée retraçant de manière pédagogique l’histoire de la Révolution américaine. Heureusement pour les États-Unis, le sens de l’histoire ne suivit pas la direction pessimiste anticipée par Rifas : la conscription prit fin en 1973, la guerre du Vietnam s’acheva en 1975, le mouvement anti-guerre s’essouffla, et l’année du Bicentenaire fut finalement plus calme qu’il ne l’avait prévu. Ses quatre années de travail aboutirent à “An Army of Principles.” The History and Philosophy of the American Revolution, fascicule de 36 pages qui retrace de manière détaillée l’histoire du pays du XVIe siècle jusqu’à la Révolution américaine. La diffusion initiale du fascicule fut très faible car les exemplaires furent disponibles seulement fin juin, trop tard pour bénéficier de l’engouement du public pour le Bicentenaire, qui retomba dès le 5 juillet, de surcroît pour une bande dessinée surchargée de textes et au graphisme un peu sage par rapport aux habitudes de la production underground.
Si quelques images restent dans la veine satirique et humoristique, les textes d’An Army of Principles, dénués de toute légèreté, ambitionnent de présenter au lecteur un panorama complet des principaux enjeux de l’histoire de l’Amérique coloniale sans céder aux habituels raccourcis du roman national. À cet égard, le fascicule de Rifas est emblématique du segment « éducatif » du secteur underground, qui inaugura une pratique de la bande dessinée historique construite à partir de sources « scientifiques » plutôt que folkloriques (Gabilliet “Underground Comix and the Invention of Autobiography, History and Reportage” 165-166). Cette tendance était par ailleurs présente dans « Filipino Massacre », récit des exactions américaines aux Philippines proposé par William Stout dans Bicentennial Gross-Outs, même si, dans son cas, l’entreprise de dévoilement d’épisodes historiques particulièrement intolérables s’accompagnait d’une volonté manifeste de choquer le lecteur.
La Révolution américaine revue et corrigée par Gilbert Shelton
Enfin, Gilbert Shelton publia GIVE ME LIBERTY! A Revised History of the American Revolution (figure 15).
Fig. 15. GIVE ME LIBERTY! A Revised History of the American Revolution (Rip Off Press, 1976), couverture. Dessin de Gilbert Shelton et Ted Richards.
Shelton est un des pères fondateurs de la bande dessinée underground américaine, à l’égal de R. Crumb. Texan arrivé en Californie en 1968, il avait cofondé l’année suivante à San Francisco Rip Off Press, avec Fred Todd, Jack Jackson et Dave Moriaty. Rip Off Press devint un des principaux éditeurs de comix underground au tournant des années 1970, grâce aux ventes régulières et aux rééditions constantes des fascicules mettant en scène les personnages burlesques et hauts en couleurs de Shelton, Wonder Wart-Hog (en français, Super-Phacochère) et les Freak Brothers, trio de hippies obsédés par la drogue et sans arrêt victimes de leur propre bêtise. Cependant, la société souffrait d’une gestion chroniquement calamiteuse qui faillit causer sa disparition en 1973. L’année suivante, Shelton et Todd se retrouvèrent seuls à la tête de la structure et créèrent le Rip Off Comix Syndicate (ROCS), structure fournissant des planches de bandes dessinées à des périodiques universitaires et alternatifs, avant de les rassembler dans des recueils de format comic book.
Dès l’automne 1974, Shelton s’était rendu compte que la ferveur commémorative du Bicentenaire pouvait fournir la matière à des planches satiriques sur la Révolution américaine. À partir de janvier 1975, le ROCS commença à proposer à ses clients “the RIP OFF Revised HISTORY of the AMERICAN REVOLUTION”. Cette bande dessinée prenait le contrepied des poncifs hérités du XIXe siècle visant à glorifier les « Pères fondateurs » (George Washington, Thomas Jefferson, Benjamin Franklin, etc.) sans tenir compte de la réalité historique dans laquelle ils évoluaient. Cette réinterprétation humoristique autant que critique de l’historiographie de la Révolution américaine révélait sur le mode bouffon nombre d’angles morts, de contradictions et de contre-vérités de l’épisode révolutionnaire fondateur du roman national étatsunien.
Chef d’orchestre du projet (dont il assura les scénarios et une partie des dessins), Shelton se mit au travail avec l’assistance d’autres dessinateurs : Ted Richards dès le début, puis Willy Murphy en fin d’année 1975. Ils travaillaient dans une ambiance détendue, ponctuée de parties de ping-pong sur la table à laquelle était installé Murphy pour dessiner. Après son décès subit le 2 mars 1976, Shelton fit appel à Gary Hallgren pour prendre la relève et réaliser suffisamment de pages pour remplir un fascicule qui sortirait à temps pour le Bicentenaire.
Rip Off Press publia Give Me Liberty! en deux versions au format comic book : l’une agrafée à 75 cents, l’autre reliée à 3,50 dollars — mais trop tard ! Alors qu’il aurait fallu mettre le fascicule en vente plusieurs semaines avant le 4 juillet, la publication avec plusieurs semaines de retard se solda par des ventes faibles. Les invendus, qui prenaient vraiment beaucoup d’espace, furent finalement brûlés quelques mois plus tard.
Le titre, Give Me Liberty!, est une allusion transparente à une célébrissime phrase attribuée au représentant de Virginie Patrick Henry, qu’il aurait prononcée à Richmond le 23 mars 1775, “Give me liberty or give me death!” (« Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort ! »), afin de convaincre la convention de Virginie d’envoyer des troupes pour soutenir la guerre d'Indépendance des États-Unis. C’est une des citations emblématiques de la Révolution américaine, bien qu’elle apparût sous cette forme seulement en 1817, plus de quarante ans après le discours de Henry. Connue de tous les écoliers américains et ressassée à l’infini dans les cérémonies publiques depuis le XIXe siècle, elle était pour la génération de la contre-culture un exemple parfait des phrases grandiloquentes constituant le bruit de fond idéologique de la commémoration du Bicentenaire.
Long de 52 pages, le fascicule contient deux types de récits. D’une part, des demi-pages et pleines pages humoristiques, mais documentées, sur plusieurs épisodes clés de la Révolution traités en mode satirique : entre autres, le Massacre de Boston (1770), la chevauchée de Paul Revere (1775), la publication du pamphlet anti-monarchique de Thomas Paine Common Sense et la rédaction de la Déclaration d’Indépendance par Thomas Jefferson (1776), le soutien des Européens à la cause révolutionnaire américaine de 1777 à 1779, la trahison de Benedict Arnold (1778-1780), la campagne de Caroline (1780) – sans oublier une version bouffonne (et largement contrefactuelle) de la création du drapeau américain. D’autre part, des récits de quelques pages mettant en scène trois personnages fictifs, visibles de droite à gauche sur la couverture : Nehemiah Throttleberry, un jeune homme animé de sentiments patriotes mais entraîné dans la Révolution à son corps défendant ; Ebenezer, vieux poivrot toujours prêt pour jouer des tours pendables aux Anglais ; et Cadwallader Biddle, gamin tête brûlée obsédé par le désir de participer à la guerre. Ceux-ci participent à l’organisation de la résistance contre les Anglais à Boston en 1774, la bataille de Lexington et Concord le 19 avril 1775, la bataille de Breed’s Hill (17 juin 1775), l’hivernage de l’armée de Washington à Valley Forge en 1777-1778.
Le dernier récit, « The Spirit of Revolution » (dessiné par Ted Richards) raconte en neuf pages comment, pendant la bataille de Yorktown (octobre 1781), Cadwallader devenu adulte est blessé à la tête par un boulet de canon anglais (figure 16) et, dans le délire de sa commotion, traverse le temps en compagnie du mystérieux « Esprit de la Révolution » qui lui montre l’absurdité des révolutions pendant la préhistoire, lors de la Glorieuse Révolution anglaise de 1688, de la Révolution française, pour finir dans un lointain avenir où l’humanité disparaît dans un gigantesque conflit opposant les nantis aux affamés. À son réveil, Cadwallader prend subitement conscience de l’inanité du concept de révolution au moment où le vieil Ebenezer lui apprend la reddition du général britannique Cornwallis et la fin de la guerre.
Fig. 16. GIVE ME LIBERTY! A Revised History of the American Revolution (Rip Off Press, 1976), « The Spirit of Revolution », p. 2-3. Dessin de Gilbert Shelton et Ted Richards.
De toutes les publications contre-culturelles produites autour du Bicentenaire, Give Me Liberty! est celle qui a le mieux vieilli. Son regard à la fois informé et narquois sur l’histoire de la Révolution, associé à un dessin dans lequel s’harmonisent les spécificités graphiques de Shelton et de ses comparses, en fait une bande dessinée très enlevée, souvent jubilatoire, qui se lit encore très bien cinquante ans plus tard, comme en témoigne sa réédition en grand format par Fantagraphics en 2025. On ne peut que déplorer que cet album reste la seule œuvre de Shelton inédite en français, à l’exception d’une quinzaine de pages traduites dans Freaks, free press et phacochères. Gilbert Shelton hier et aujourd’hui (Gabilliet et al., 96-112).
Conclusion
Les bandes dessinées satiriques consacrées au Bicentenaire révèlent rétrospectivement une diversité de regards portés sur la commémoration nationale de 1976. Dans les magazines grand public comme MAD ou ses succédanés, la Révolution américaine fournit un répertoire d’images, de personnages et de lieux communs aisément détournables : la satire désacralise les symboles patriotiques sans véritablement remettre en cause le récit national. À l’inverse, la relative indifférence des underground comix au Bicentenaire témoigne de la distance séparant la contre-culture d’une célébration perçue comme consensuelle, institutionnelle, commerciale et déconnectée des réalités les plus problématiques de la société américaine du milieu des années soixante-dix.
Les œuvres qui choisissent néanmoins de revisiter l’histoire vont sensiblement plus loin. Bicentennial Gross-Outs, An Army of Principles et surtout Give Me Liberty! mettent au jour les contradictions, les violences et les angles morts que la commémoration tend à effacer. Paradoxalement, ce sont donc les auteurs les plus éloignés du patriotisme officiel qui prennent le passé révolutionnaire le plus au sérieux. Derrière la dérision se dessine ainsi une ambition durable : faire de la bande dessinée non plus seulement un véhicule de mémoire collective, mais un instrument critique permettant d’interroger la fabrication même du roman national.
Sources
Sources primaires
Magazines satiriques noir et blanc
Cracked n° 135 (September 1976, Major Magazines). « How America Won Her Independence », 22-25. Scénario et dessin de John Severin.
Cracked n° 136 (October 1976, Major Magazines). « The American Revolution As Seen Through British Eyes », 22-25. Dessin de Su Gumen.
Cracked n° 137 (November 1976, Major Magazines). « If the American Revolution Happened Today... », 23-25. Dessin de Don Orehek.
Crazy Magazine n° 15 (January 1976, Marvel). « Crazy's Bicentennial Minutes », 17, 27, 49, dessin Vance Rodewalt.
Crazy Magazine n° 17 (May 1976, Marvel). Couverture [« In This Issue: We Wash out 200 Years of Progress »], dessin Bob Larkin.
Crazy Magazine n° 18 (July 1976, Marvel). « Bicentennial Limericks », 36-37, scénario Fred Wolfe et dessin Don Orehek.
Crazy Magazine n° 19 (August 1976, Marvel). « The American Revolution Yearbook », 35-39, scénario Michael Pellowski et dessin Tony Tallarico.
Crazy Magazine n° 20 (October 1976, Marvel). Couverture [« The Bicentennial Blues »], dessin Bob Larkin ; « Unsung Heroes of the American Revolution », 12-13, scénario Anita Goldwasser et dessin Bill DuBay.
Crazy Magazine n° 21 (November 1976, Marvel). « Crazy's Rejected Bicentennial Stamps », quatrième de couverture, dessin Bill DuBay.
Sick n° 107 (Dec. 1975, Pyramid Books). « Sick's Bicentennial Commercials », 24-25, scénario Michael Pellowski et dessin Bill Burke.
Publications contre-culturelles (par ordre alphabétique d’auteurs)
Hendra, Tony (ed.). National Lampoon’s 199th Birthday Book (New York: National Lampoon, 1975).
Independence. Special Issue 1776. Time 4 juillet 1976.
Irons, Greg. A Coloring Book of the American Revolution (San Francisco, Calif.: Bellerophon, Books, 1973).
Pekar, Harvey. American Splendor n° 1 : Big Bi-Centennial Issue (Cleveland, Ohio : auto-publié, 1976).
Rifas, Leonard. “An Army of Principles.” The History and Philosophy of the American Revolution (Princeton, Wis. : Kitchen Sink Enterprises, 1976).
Shelton, Gilbert, and Ted Richards, with Gary Hallgren and Willy Murphy. GIVE ME LIBERTY! A Revised History of the American Revolution (San Francisco, Calif.: Rip Off Press, 1976). Réédition en grand format chez Fantagraphics en 2025.
Stout, William et al. Bicentennial Gross-Outs n° 1 [July 1976] (sans lieu : Yentzer and Gonif Comic Production, 1976).
Thorkelson, Nick, and Jim O’Brien. Underhanded History of the USA (Somerville, MA: New England Free Press, 1974).
Wilson, Becky, and Barb Brown (eds.). Wimmen’s Commix n° 6 : Special Bicentennial Issue (San Francisco, Calif. : Last Gasp Eco-Funnies, 1975).
Wolfe, Eric Willis, and Linda Luisi. Burnt Toast / “An American Revolution” (Allston, MA: Peace of Cake Comics, 1976).
Sources secondaires
Gabilliet, Jean-Paul. “Underground Comix and the Invention of Autobiography, History and Reportage.” The Cambridge History of the Graphic Novel, ed. Jan Baetens, Hugo Frey, & Stephen Tabachnick (Cambridge: Cambridge UP, 2018), 155-170.
Gabilliet, Jean-Paul, Pierre Ponant et Camille de Singly (dir.), Freaks, free press et phacochères. Gilbert Shelton hier et aujourd’hui (Pessac : Presses Universitaires de Bordeaux, 2024).
Labarre, Nicolas. Heavy Metal, l'autre Métal Hurlant (Pessac : Presses Universitaires de Bordeaux, 2017).
Pour aller plus loin
Dossier : les comic books du bicentenaire






