Le Bicentenaire selon Marvel : célébration patriotique et réflexion sur l'identité américaine
[août 2026]
En 1976, Marvel Comics était une maison d’édition en crise mais impliquée dans l’esprit du Bicentenaire des États-Unis. Super-héros confrontés aux figures de la Révolution américaine, calendrier commémoratif, publications destinées à la jeunesse ou récits interrogeant les valeurs nationales : la célébration nationale fut déclinée sous des formes multiples, du patriotisme spectaculaire à la réflexion sur l’identité américaine. Cette production montre comment l’éditeur sut intégrer l’histoire nationale à son univers fictionnel et mobiliser ses personnages emblématiques pour participer, à sa manière, à la grande commémoration de 1976.
Une maison d’édition en crise
Tout comme son concurrent DC, Marvel Comics souffrait en 1975-1976 d’un contexte économique préoccupant. Les ventes de comic books en kiosques avaient quasiment chuté de 50 % au cours du second semestre 1975 et le « marché direct », encore embryonnaire à une époque où n’existaient que quelques dizaines de librairies spécialisées sur l’ensemble des États-Unis et du Canada, représentait une quantité négligeable dans les revenus du secteur.
Au milieu des années 1970, le catalogue de la maison du 575 Madison Avenue comprenait quelques séries de qualité reconnue et constante, telles que Conan the Barbarian de Roy Thomas et John Buscema, The Tomb of Dracula de Marv Wolfman et Gene Colan, Master of Kung Fu de Doug Moench et Paul Gulacy et, bien sûr, à partir du printemps 1975, X-Men, série sans éclat des années soixante recréée avec brio par Len Wein, Chris Claremont et Dave Cockrum. À l’inverse de DC plombé par une image « vieillotte », Marvel conservait à l’époque l’aura d’une maison d’édition « cool », qui au fil des années, sous la houlette de Stan Lee, avait débauché les meilleurs talents venus de la concurrence (les dessinateurs Neal Adams, Gil Kane, Bob Brown, les scénaristes Len Wein et Gerry Conway) et formé une écurie de jeunes auteurs qui n’hésitaient pas à produire des récits « sophistiqués » quoique pas nécessairement commerciaux (les scénaristes Steve Englehart, Steve Gerber, Don McGregor, Doug Moench et le dessinateur Jim Starlin). Surtout, le coup de tonnerre de l’été 1975 fut l’annonce du retour au bercail, après cinq années chez DC, du plus brillant créateur historique de la maison : Jack Kirby.
Malgré tous ces avantages, Marvel souffrait de nombreux dysfonctionnements. Entre guerres d’égo, démissions subites des editors (le premier trimestre 1976 vit défiler trois rédacteurs-en-chef : Marv Wolfman, Gerry Conway, puis Archie Goodwin) et de créateurs excédés par les interventions de la hiérarchie sur leur travail (Steve Englehart, Jim Starlin), une ambiance détestable régnait dans les bureaux de Marvel (Howe, chapitres 7 et 8), non sans impact sur la qualité des publications. Trente-cinq ans plus tard, Jim Shooter, associate editor en 1976-1977, résumait en mots choisis le fonctionnement quotidien de Marvel à l’époque :
Presque tous les comic books paraissaient en retard. On sortait à la va-vite des réimpressions et des épisodes bouche-trou, et parfois certains numéros ne paraissaient pas du tout. Malgré tous mes efforts pour sauver ce qui était sauvable, beaucoup de séries étaient illisibles. Pas simplement mauvaises. Illisibles. Presque toutes étaient en-dessous de ce qu'elles auraient dû être.
Jim Shooter
Comme chez DC, les principaux historiographes de Marvel ne disent pas un mot du Bicentenaire, que ce soit Les Daniels dans Marvel: Five Fabulous Decades of the World's Greatest Comics (1991) ou Sean Howe dans Marvel Comics : L'histoire secrète (version originale parue en 2012). Pourtant, entre Captain America n° 193 à 200, Doctor Strange n° 18, Spidey Super Stories n° 17, le roman graphique Captain America’s Bicentennial Battles, le calendrier Marvel 1976 et le titre satirique Crazy n° 15 et 18 à 21 (qui, techniquement, n’était pas un comic book mais un magazine), plus de 280 pages (couvertures et planches) furent inspirées par l’événement, faisant de Marvel l’éditeur le plus prolifique sur le sujet pendant l’année 1976.
Fig. 1. Doctor Strange n° 18 (September 1976), page 4. Le Dr. Strange et Clea font connaissance avec Benjamin Franklin. Dessin de Gene Colan.
Le scénariste Steve Englehart fut le seul créateur à intégrer un récit se rattachant au Bicentenaire à la continuité narrative de sa série mensuelle. Dans Doctor Strange n° 17, il lança ses deux protagonistes, le Docteur Stephen Strange et sa compagne Clea, dans un récit en plusieurs épisodes qui aurait dû s’appeler « l’histoire occulte de l’Amérique ». Dans le n° 18 (septembre 1976), les deux personnages, se retrouvaient en mars 1775 à bord d’un navire reliant Londres à Boston, où ils faisaient connaissance avec Benjamin Franklin, qui n’eut plus comme seul objectif que de séduire Clea pendant que Stephen Strange affrontait des créatures surnaturelles (figure 1). Le récit finit hélas en queue de poisson : Englehart, écœuré par plusieurs décisions du nouveau rédacteur-en-chef Gerry Conway, acheva l’épisode juste avant de passer à la concurrence à l’invitation de la nouvelle patronne de DC Jenette Kahn, et l’intrigue reliée à la Révolution américaine fut évacuée par la nouvelle équipe créative au numéro suivant.
Fig. 2. Spidey Super Stories n° 17 (juillet 1976, Marvel). Dessin de couverture de John Romita.
Le propos « adulte » de Doctor Strange n° 18 contraste fortement avec celui de Spidey Super Stories n° 17 (juillet 1976) publié deux mois plus tôt (figure 2). Ce titre était un mensuel pour jeunes lecteurs rattaché à des sketchs de cinq minutes mettant en scène Spider-Man (interprété par l’acteur Danny Seagren), inclus entre 1974 et 1977 dans le programme télévisé éducatif pour enfants The Electric Company (1971-1977). Le fascicule, qui sortit en mars 1976, contenait trois histoires courtes racontant le voyage dans le passé de Spider-Man et Captain America pour faire obstacle à Kang le Conquérant qui voulait prendre le pouvoir pendant la Révolution américaine et ainsi empêcher la naissance des États-Unis. Le scénariste Jim Salicrup et le dessinateur Win Mortimer, avec un graphisme volontairement simplifié par rapport à celui des titres Marvel habituels, produisaient là un récit à la fois ludique et éducatif, dans la même veine que ceux des titres Archie, Harvey et Gold Key. Avec moult approximations historiques, ils y évoquaient successivement la Boston Tea Party (16 décembre 1773), la chevauchée de Paul Revere avant la bataille de Lexington et Concord (18 avril 1775) et la signature de la Déclaration d’Indépendance (4 juillet 1776), à laquelle assistèrent naturellement les deux super-héros ! (figure 3)
Fig. 3. Spider-Man et Captain America assistent à la signature de la Déclaration d’Indépendance. Spidey Super Stories n° 17 (juillet 1976), troisième de couverture. Dessin de Win Mortimer.
Spidey Super Stories n° 17 et Doctor Strange n° 18 étaient deux éléments « mineurs » du programme de Marvel pour le Bicentenaire. Les véritables morceaux de bravoure, qui furent programmés dès le premier semestre 1975, étaient le calendrier 1976 co-produit avec l’éditeur new-yorkais Simon et Schuster et les récits centrés sur Captain America confiés à Jack Kirby.
Un sommet de kitsch commémoratif : The Mighty Marvel Bicentennial Calendar 1976
En 1974, Marvel avait conclu un partenariat avec le grand éditeur généraliste new-yorkais Simon & Schuster (S&S). Le contrat portait sur un ouvrage signé par Stan Lee, Origins of Marvel Comics, qui proposait les réimpressions des récits d’origine des grands super-héros Marvel, assorties de textes dans lesquels Lee racontait les circonstances de leur création d’un point de vue biaisé en minorant l’apport des dessinateurs-scénaristes dont il n’était le plus souvent que le dialoguiste (voir sur ce point l’article de Jean-Matthieu Méon : https://www.citebd.org/neuvieme-art/aux-origines-la-division-patrimonialisation-et-createurs-chez-marvel). En parallèle à l’auto-panégyrique de Lee, S&S publia un calendrier, grand cahier carré de 28 cm de côté à reliure spirale pouvant être accroché au mur, où treize illustrations grand format inédites représentaient les mois de l’année 1975, ponctués de commentaires humoristiques à la manière des anciens almanachs. Origins of Marvel Comics connut un succès inattendu en librairies généralistes et le calendrier se vendit suffisamment bien pour que S&S (dixit Stan Lee dans sa rubrique auto-promotionnelle « Stan’s Soapbox » des numéros datés d’avril 1975) passât commande d’une deuxième anthologie et d’un calendrier pour 1976. La conception de celui-ci fut confiée au scénariste Tony Isabella, qui se mit au travail dès le début d’année 1975 pour faire réaliser par les poids lourds de la maison (entre autres : John Romita, Frank Robbins, Herb Trimpe, Gil Kane, John Buscema, Sal Buscema, Frank Brunner, Jim Starlin, etc.) plusieurs dessins en pleine page présentant les super-héros Marvel dans des scènes directement reliées au Bicentenaire.
Fig. 4. The Mighty Marvel Bicentennial Calendar (1975, Marvel). Dessin de couverture de John Romita.
Dès octobre 1975, les fascicules datés de janvier 1976 annoncèrent la sortie de The Mighty Marvel Bicentennial Calendar 1976 (figure 4), dans un bon de commande claironnant : « Rejoignez Hulk à Valley Forge, Conan à la bataille de Lexington, et les Vengeurs lors de la traversée du Delaware ! ». Outre la couverture, où Spider-Man, Hulk et Captain America reproduisaient la composition du célèbre tableau The Spirit of ’76, le calendrier comprenait douze planches en couleur spectaculaires mettant en scène chacun des personnages de l’univers Marvel dans des scènes célèbres de la Révolution américaine ; chaque planche surmontait une page présentant le mois de l’année correspondant en une trentaine de cases illustrées chacune de dessins et de quelques mots, soit légendant l’image soit mentionnant la date d’anniversaire de tel ou tel membre de l’équipe Marvel. Chaque composition était un clin d’œil anachronique prioritairement destiné aux fans : Thor aidant Benjamin Franklin à canaliser la foudre en mai, Spider-Man à la rescousse de Fort Garrison (Caroline du sud) en juin, Captain America fièrement dressé devant la Déclaration d’Indépendance en juillet, entre autres.
Fig. 5. Page publicitaire « Get In the Spirit of Marvel-76! ».
Comme le faisait observer un blogueur en 2013 : « Je me souviens avoir été légèrement perplexe devant ce calendrier quand j'en ai acheté un exemplaire au début des années 1980, principalement, parce que beaucoup des illustrations ne fonctionnent pas vraiment. Les Avengers qui accompagnent George Washington lorsqu'il traverse le Delaware, à la limite, mais Conan à la tête des miliciens des Minutemen à Lexington ? Et Dracula et Man-Thing poursuivant Ichabod Crane ? Hum… je ne suis pas vraiment convaincu » (« The Mighty Marvel Bicentennial Calendar 1976 »). Effectivement, l’imagerie était totalement celle de Marvel, et très anecdotiquement celle de la Révolution américaine ! Néanmoins, le calendrier est rétrospectivement un des objets les plus emblématiques du kitsch commémoratif ambiant de l’année du Bicentenaire, surpassant de loin des articles plus prévisibles comme les T-shirts « Get In the Spirit of Marvel-76! », dont la promotion se limita à une page publicitaire insérée dans les titres datés de juillet et août 1976 (figure 5). À la surprise générale de la maison d’édition, une notule amusée recommandant le calendrier parut dans le numéro de février 1976 du magazine érotique Penthouse (Thorsen 40).
Captain America, super-héros du Bicentenaire
Après cinq années chez DC, Jack Kirby réintégra Marvel en 1975 avec un contrat sur mesure qui lui permettait d’être le scénariste-dessinateur-dialoguiste de ses propres récits (contrairement à son statut antérieur des années soixante, où ses scénarios étaient systématiquement dialogués par Stan Lee, souvent à rebours des intentions narratives du dessinateur). Après avoir décliné la demande de Stan Lee, qui aurait voulu qu’il revienne aux commandes de Fantastic Four et Thor, ses deux séries-phares des années soixante, il obtint carte blanche pour créer une série inédite à paraître à l’été 1976, The Eternals, mais surtout pour reprendre Captain America, qu’il avait créé avec Joe Simon en 1940. Dans la perspective du Bicentenaire, Kirby se lança dans deux projets majeurs mettant en scène le personnage.
Fig. 6. Captain America n° 193 (janvier 1976, Marvel). Dessin de couverture de Jack Kirby.
Tout d’abord un arc narratif intitulé Madbomb (figure 6) publié d’octobre 1975 à mai 1976 dans Captain America n° 193 à 200. Dans ce récit de 150 pages, le protagoniste et son acolyte d’alors, le super-héros noir The Falcon, se voient confier par le Secrétaire d’État Henry Kissinger la mission de déjouer la conspiration de l’Élite, organisation clandestine dont l’objectif est de renverser la démocratie et instaurer un ordre politique monarchique aux États-Unis en déclenchant le jour du Bicentenaire une Madbomb, dispositif capable de transformer des populations en foules déchaînées animées par une rage incontrôlable. Dans le n° 200, sous-titré « Special Bicentennial Issue! » (figure 7), le dernier épisode de l’arc, « Dawn’s Early Light » (référence à l’expression « by the dawn’s early light » qui se trouve dans le premier vers de l’hymne national américain The Star-Spangled Banner), raconte comment, le 4 juillet 1976, Captain America et un détachement de soldats mettent fin au complot de l’Élite dans son repaire secret pendant que Falcon, à Philadelphie, parvient à détruire la Madbomb avant qu’elle ne se déclenche.
Fig. 7. Captain America n° 200 (août 1976, Marvel). Dessin de couverture de Jack Kirby.
Le second projet, qui fut réalisé au tout début de l’été 1975 (Depelley 211), avant que Kirby se mette au travail sur Madbomb, était Captain America’s Bicentennial Battles. Ce one-shot grand format de 84 pages (figure 8) fut mis en vente fin juin, un mois et demi après Superman Salutes the Bicentennial, le volume de même format de DC. On y voyait Captain America, au moyen d’un « talisman psychique » tracé dans sa main par un mystérieux personnage prénommé Buda, voyager de manière non-chronologique à travers plus de deux cents ans d’histoire américaine, de la Révolution jusqu’au futur de la conquête spatiale, en quête de son destin en tant que symbole incarné des États-Unis (« Mon devoir est de servir mon pays… Mon destin est dédié à cette tâche », p. 3).
Fig. 8. Captain America’s Bicentennial Battles (1976, Marvel), première de couverture. Dessin de Jack Kirby.
Se retrouvant d’abord à revivre sa propre genèse en affrontant Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, il traverse ensuite une douzaine d’époques : la Révolution (rencontre à Philadelphie de Benjamin Franklin et Betsy Ross), la Dépression des années trente (face à des gangsters, il prend la défense d’un jeune vendeur de journaux passionné de dessin, qui n’est autre que le jeune Jack Kirby), le Sud-Ouest des États-Unis au milieu des années 1880 (rencontre avec Geronimo), une date indéterminée du XXe siècle à l’intérieur d’une mine du Kentucky (il aide des mineurs piégés sous terre par un effondrement à revenir à l’air libre), la Première Guerre mondiale (combat aérien), la fin du XIXe siècle (combat contre le célèbre boxeur John L. Sullivan), le Sud esclavagiste des années 1850 (il délivre un esclave en fuite capturé par des chasseurs de prime), le 16 juillet 1945 (premier essai nucléaire à Alamagordo, Nouveau-Mexique), octobre 1871 (incendie de Chicago), le présent (dans un laboratoire sous-marin), un avenir indéterminé (guerre sur la Lune), Hollywood à la fin des années 1930 (tournage d’une comédie musicale patriotique). Excédé par ces allers-retours temporels chaotiques, Captain America exige enfin de Buda qu’il lui montre la vérité au cœur de l’Amérique : « Où se trouve l’essence qui pousse tous les Américains à faire front ensemble, quelle que soit leur condition ? » (p. 68). Buda lui enjoint alors de retrouver l’enfant qu’il a été pour découvrir la vérité qu’il recherche. Les deux personnages se retrouvent dans une paisible campagne où ils rencontrent un vieil homme jouant du violon devant sa cabane ; la scène fait prendre conscience au super-héros de l’importance de la sérénité et de la tranquillité. Puis les deux personnages se retrouvent à observer un jeune étudiant noir penché sur ses livres, que Captain America interprète immédiatement comme un symbole de la volonté d’aller de l’avant contre vents et marées : « Et voilà ! C’est vraiment ça, l’Amérique ! » (p. 71).
Fig. 9. Captain America’s Bicentennial Battles (1976, Marvel), quatrième de couverture. Dessin de Jack Kirby.
Alors que Buda disparaît dans le néant, le héros rencontre une douzaine d’enfants qui lui font part de leurs ambitions. Dans la double page finale, entouré de tout le groupe – garçons et filles, noirs et blancs – il s’exclame : « Voilà l’Amérique ! Une terre de confiance obstinée, où jeunes et vieux peuvent nourrir des espoirs et des rêves, se frayer un chemin à travers les déceptions, le désespoir et les coups de l'existence, avec la possibilité de donner un sens à leur vie. » Le récit se conclut sur un cartouche final : « Deux siècles d'idéaux anciens portés par des esprits jeunes ; deux siècles de ténacité pour aller jusqu'au bout. Voilà la marque d'un grand pays et d’un grand peuple, qui restent unis face aux assauts d'un avenir lourd de menaces… » Kirby utilise ici son personnage pour mettre en mots le sens profond de son identité américaine et de ce qu’a été sa trajectoire de vie.
Une fois le récit clos, l’album s’achève sur trois pleines pages représentant le personnage à diverses époques (coloniale, western, futuriste) et un portrait en noir et blanc de Steve Rogers. En refermant le volume, on découvre une flamboyante quatrième de couverture représentant Captain America, dans un méli-mélo de symboles patriotiques, serrant la main à l’Oncle Sam, sur l’épaule duquel est perché l’Aigle américain, derrière un gâteau d’anniversaire surmonté de la statue de la Liberté et orné de la mention « Happy 200th Birthday » (figure 9).
Conclusion
Le Bicentenaire donna lieu chez Marvel à une production d’une ampleur remarquable, mais sans programme éditorial raisonné. De Doctor Strange à Spidey Super Stories, du Mighty Marvel Bicentennial Calendar aux aventures de Captain America, sans oublier les déclinaisons promotionnelles et satiriques, la commémoration fut investie selon des formats, des publics et des intentions très différents. L’histoire nationale pouvait ainsi servir de cadre à des rencontres anachroniques et ludiques entre super-héros et figures de la Révolution, alimenter une imagerie patriotique spectaculaire jusqu’au kitsch, fournir un matériau éducatif pour les jeunes lecteurs ou susciter une réflexion plus ambitieuse sur les valeurs associées à l’identité américaine.
Cette diversité témoigne moins d’une position idéologique cohérente de l’éditeur que de sa capacité à absorber un événement omniprésent dans la culture médiatique de 1976 et à le reformuler selon les codes de son propre univers fictionnel. Elle est d’autant plus frappante que Marvel traversait alors une période de difficultés économiques, d’instabilité éditoriale et de tensions avec plusieurs de ses créateurs. Le Bicentenaire apparaît dès lors comme un révélateur des multiples facettes de la culture Marvel : opportunisme commercial, goût du spectacle, familiarité avec l’histoire populaire et attachement aux mythes nationaux s’y entremêlent. La célébration consensuelle de l’Amérique pouvait ainsi coexister, parfois au sein d’une même production, avec une interrogation sur ses idéaux, ses contradictions et leur permanence dans le présent.
Références
Daniels, Les. Marvel: Five Fabulous Decades of the World's Greatest Comics (New York : Harry N. Abrams, 1991).
Depelley, Jean. Jack Kirby : le super-héros de la bande dessinée tome 2 (Marseille : Neofelis Éditions, 2014).
Gabilliet, Jean-Paul. « Underground Comix and the Invention of Autobiography, History, and Reportage. » The Cambridge History of the Graphic Novel, eds. Jan Baetens, Hugo Freyn Stephen E. Tabachnick (Cambridge: Cambridge University Press, 2018), 155-170.
Howe, Sean. Marvel Comics : L'histoire secrète (Paris : Panini Comics, 2015). Trad. par P. Vizcarro de Marvel Comics: The Untold Story (New York: Harper, 2012).
Shooter, Jim. « Roy Thomas Saved Marvel ». JimShooter.com 5 juillet 2011. URL : https://jimshooter.com/2011/07/roy-thomas-saved-marve.html/, consulté le 18 mai 2026.
« The Mighty Marvel Bicentennial Calendar 1976 ». 'TAIN'T THE MEAT… IT'S THE HUMANITY! 15 décembre 2013. URL: https://tainthemeat.wordpress.com/2013/12/15/the-mighty-marvel-bicentennial-calendar-1976/, consulté le 18 mai 2026.
Thorsen, Karen. « Bicentennial Blues: Publishing the Patriotic. » Penthouse 7.6 (February 1976), 39-40.
Pour aller plus loin
Dossier : les comic books du bicentenaire






