De Madbomb à Bicentennial Battles : l’Amérique selon Jack Kirby
[août 2026]
À la veille du Bicentenaire des États-Unis, Jack Kirby retrouve son personnage-fétiche Captain America et interroge, à travers deux récits très différents, les mythes et les contradictions de la nation américaine. Madbomb et Captain America’s Bicentennial Battles donnent à voir les deux versants du patriotisme de ce fils d’immigrants, enfant de la Dépression et vétéran de la Seconde Guerre mondiale : la défense d’une démocratie toujours menacée et la foi dans la capacité des individus à façonner l’histoire. Kirby dessine ainsi une Amérique dont le passé est, finalement, un objet de célébration mais aussi et surtout le point de départ d’une promesse démocratique à perpétuer.
Alors que se profile le Bicentenaire des États-Unis, Jack Kirby, de retour chez Marvel après cinq ans d’absence, confronte Captain America, personnage qu’il avait co-créé avec Joe Simon trente-six ans plus tôt à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, à l’histoire et aux mythes de la nation dont il était devenu l’un des symboles populaires, au travers de deux récits qu’il scénarise et dessine pendant le second semestre de 1975. Or, Madbomb et Captain America’s Bicentennial Battles proposent des visions distinctes de l’Amérique : l’une hantée par la nécessité d’affronter la menace d’une subversion antidémocratique, l’autre fondée sur un parcours erratique de découverte de soi (donc de l’Amérique…) à travers plus de deux siècles d’histoire nationale. Ces récits mettent en scène l’américanisme profondément personnel de Kirby, fils d’immigrants juifs, enfant de la Dépression et vétéran de la Seconde Guerre mondiale : une foi progressiste dans la démocratie, l’individu et sa capacité à construire son propre destin, dans l’Amérique de 1976, nation tout autant fragilisée par son passé récent (la Guerre du Vietnam et le scandale de Watergate) qu’enthousiasmée par son deux-centième anniversaire.
Madbomb est un récit brouillon, un patchwork dans lequel Kirby enchaîne de manière souvent décousue des allusions à l’actualité contemporaine (la lutte pour les droits civiques des Afro-américains, le Secrétaire d’État Henry Kissinger), des œuvres littéraires (L’Île du docteur Moreau de H. G. Wells, 1984 de G. Orwell), des films récents (La Nuit des fous vivants [titre original The Crazies] de George Romero sorti en 1973, Rollerball de Norman Jewison sorti à l’été 1975), une intrigue sentimentale plaquée de manière quasi-parodique dans le n° 198 et, naturellement, une abondance de planches (parfois doubles) remplies de scènes d’action et de machines infernales kirbyesques aussi menaçantes qu’improbables.
Fig. 8. Captain America’s Bicentennial Battles (1976, Marvel), première de couverture. Dessin de Jack Kirby.
Captain America’s Bicentennial Battles est bien différent. Exempt des contraintes de la publication mensuelle, l’album, bien qu’il soit constitué d’une suite de scènes courtes, se prête à une double lecture. C’est tout d’abord une sorte de récit de rêve, débutant in medias res (Captain America fait irruption dans l’antre de Mister Buda sans bien comprendre comment il s’est retrouvé là), progressant par ellipses, en faisant abstraction de la chronologie historique. Mais c’est aussi un parcours initiatique amenant le super-héros à prendre conscience de la diversité et des contradictions de l’histoire des États-Unis, autant façonnée par des promesses de liberté que des politiques d’oppression, des idéaux de solidarité mais aussi de violence contre les faibles et les minorités.
Paradoxalement, les deux récits avec Captain America concoctés par Jack Kirby pour la commémoration de 1976 parlent finalement peu de 1776 et de la Révolution américaine. Dans Madbomb, les conspirateurs de l’Élite sont obsédés par la Déclaration d’Indépendance et revêtent volontiers des habits du XVIIIe siècle, mais le récit repose majoritairement sur des éléments technologiques et implicitement futuristes. Dans Bicentennial Battles, Captain America se retrouve à Philadelphie en 1776 pendant en tout et pour tout cinq pages sur quatre-vingt-quatre. Kirby profite de cette séquence pour y insérer une double pirouette historique contrefactuelle : Betsy Ross, aidée par Benjamin Franklin, conçoit la bannière étoilée à partir du costume du super-héros — alors que c’est historiquement le processus inverse qui avait abouti à l’élaboration dudit costume en 1940.
Jack Kirby utilisa le contexte du Bicentenaire pour produire deux récits reflétant les contours de son propre rapport à l’identité nationale étatsunienne. Né à New York en 1917 de parents juifs immigrés d’Autriche, Jacob Kurtzberg de son vrai nom grandit dans le Lower East Side (au sud de Manhattan, à proximité du Williamsburg Bridge), quartier difficile où se côtoyaient des populations noires et immigrées (notamment Juifs et Portoricains) de la petite classe ouvrière. Sa famille fut frappée de plein fouet par la Dépression économique au début des années trente et il devint adulte pendant la présidence du Démocrate Franklin D. Roosevelt. Comme des millions d’Américains d’origine modeste, il fut très réceptif à la politique réformiste de Roosevelt, le « New Deal », qui mit au centre de la culture politique américaine « l’homme de la rue » et produisit une culture populaire reflétant cette vision du monde, notamment dans le réalisme social des films produits par Warner Bros. et les comédies populistes de Frank Capra. Sa carrière d’illustrateur débuta dans la seconde moitié des années trente, entre animation et bande dessinée, et c’est seulement en 1942 qu’il modifia officiellement son état-civil pour devenir Jack Kirby (initialement l’un de ses multiples pseudonymes professionnels). Appelé sous les drapeaux en 1943, il fut expédié en France dans les semaines suivant le Débarquement et d’août à novembre 1944, combattit au sein de la Troisième Armée du général Patton en Lorraine. Il revint aux États-Unis en 1945, blessé et doublement médaillé (Combat Infantryman Badge et Bronze Star), et reprit aussitôt sa carrière d’illustrateur.
En 1976, le contexte du Bicentenaire lui donna l’occasion, à travers le personnage qu’il avait contribué à créer à la veille de la Seconde Guerre mondiale, de mettre en scène sa vision de l’américanisme, c’est-à-dire de l’idéologie exceptionnaliste qui imprègne la culture politique étatsunienne et a la particularité de se décliner sous des formes progressistes ou conservatrices, parfois simultanément. Les deux aventures de Captain America créées sous l’égide du Bicentenaire illustrent littéralement deux facettes du regard que Kirby portait sur son identité américaine.
Madbomb est un récit fondé sur une vision paranoïaque de l’Amérique, forteresse de la démocratie sous la menace permanente d’ennemis intérieurs ou extérieurs aspirant à déstabiliser le pays. Aux anxiétés collectives anticommunistes de l’après-guerre, Kirby substitue en 1976 la peur d’une conspiration royaliste cherchant à rétablir l’ordre politique monarchique et aristocratique aboli par la Révolution américaine et la Déclaration d’Indépendance. Bien qu’au début du récit Kirby oppose l’idéalisme de Steve Rogers (Captain America), descendant d’un patriote ayant combattu pendant la Révolution, et le cynisme désenchanté de Sam Wilson (Falcon), descendant d’esclaves pour qui les États-Unis ont été fondés par des Blancs imposant aux Noirs un système de servitude, les deux hommes joignent rapidement leurs efforts pour déjouer la conspiration de l’Élite visant à transformer la population américaine en une masse servile et décérébrée tout droit sortie de 1984 (présentée de manière glaçante dans Captain America 195). Dans ce récit transparaissent les orientations politiques de Kirby, qualifié par sa petite-fille de « liberal Democrat » (Beard), c’est-à-dire ce qu’on appellerait en Europe un social-démocrate ; ainsi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner de la représentation quasi-caricaturale qu’il livre d’Henry Kissinger, éminence grise de l’administration Nixon, dont il souligne les traces d’accent allemand qu’il conserva toute sa vie (Captain America 193) – ce n’est ni du racisme ni de l’antisémitisme (Kirby et Kissinger étaient tous deux juifs) mais une saillie sarcastique contre un homme symbolisant l’ère de Richard Nixon et universellement conspué en dehors du parti Républicain.
À l’inverse, Bicentennial Battles déroule une sorte de rumination narrative, où Captain America circule d’une époque à l’autre dans un apparent chaos chronologique et thématique, forme extrêmement atypique dans la bande dessinée grand public d’alors, a fortiori chez Marvel. Il apparaît rétrospectivement comme un proto-roman graphique, publié l’année où l’expression « graphic novel » commença à se développer pour désigner des bandes dessinées d’auteur issues de l’underground et de l’auto-édition (Gabilliet 166-168). La clé du récit se trouve dans le texte d’ouverture de la première page : « L'histoire, ce sont les hommes ! Ce sont les hommes qui donnent forme à l'image d'une nation ! Les années et les événements qui remplissent les chroniques du passé ne sont qu'un pâle reflet des motivations qui ont poussé les Américains, depuis nos modestes débuts ruraux jusqu'à notre présent fébrile, à faire de la toile de notre Bicentenaire une fresque d'une puissance saisissante. » (p. 1). Kirby entraîne son personnage à travers deux cents ans d’histoire américaine par le biais de brèves rencontres, de micro-événements façonnés par des individus et non par des forces politiques ou économiques transcendantes : les individus font les événements, et non l’inverse. L’histoire « à hauteur d’homme » qui inspire les séquences de Bicentennial Battles dévoile ainsi une autre facette de l’américanisme de Kirby : la foi en l’individu et la liberté pour chaque homme ou femme de se battre pour être l’architecte de sa propre existence.
Derrière leurs différences formelles et narratives, Madbomb et Bicentennial Battles « dessinent » littéralement les deux versants complémentaires de l’américanisme de Jack Kirby. Le premier affirme la nécessité de défendre sans relâche une démocratie toujours menacée ; le second cherche dans les individus ordinaires la source de sa vitalité et de son renouvellement. Loin d’une célébration nostalgique de 1776, le Bicentenaire donne à Kirby l’occasion de mettre à l’épreuve les mythes américains au regard du présent et de ses contradictions. Son patriotisme n’est pas tant celui d’une nation accomplie que celui d’une promesse démocratique dont chaque génération doit assurer la réalisation, d’un présent américain qui soit pour toujours mémoire et projet, passé et lendemain.
Références
Beard, Jim. « Jack Kirby Week: Kirby4Heroes ». Marvel, 25 août 2015. URL : https://web.archive.org/web/20170723204108/https://news.marvel.com/comics/25014/jack_kirby_week_kirby4heroes/, consulté le 18 mai 2026.
Captain America’s Bicentennial Battles parut en 1976 dans la série d’albums grand format « Marvel Treasury Special ». La réédition américaine la plus récente date de 2021. Il existe une traduction française intitulée Captain America Bicentenaire publiée par Panini Comics en 2015 et reprise dans Captain America L’intégrale 1976 en 2020.
Madbomb fut publié d’octobre 1975 à mai 1976 dans Captain America n° 193 à 200. Il existe une réédition en un seul volume de 2016. Une version française tronquée à la traduction approximative fut publiée en 1982 par Arédit dans Captain America n° 17 à 19. La traduction française complète se trouve dans Captain America L’intégrale 1976 publié par Panini Comics en 2020.
Pour aller plus loin
Dossier : les comic books du bicentenaire






