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quand le dessin devient spectacle

Camille Cimper

[mai 2023]

En septembre 2021, je présente pour la première fois Pink Leaves, un récit graphique et musical. A la suite de cette expérience, je décide d’entreprendre un mémoire de fin d’étude sur le sujet et je découvre rapidement que le secteur se développe peu. Ma participation à la création d’un dossier consacré à ce sujet dans Neuvième Art est une manière pour moi de partager plus largement ce sujet passionnant et de transmettre la culture du dessin live à travers le prisme de la chorégraphie et du jeu théâtral…

Apparu en France dans les années 2000, le « concert dessiné » est l’un des événements phares des festivals de bande dessinée. Cette formule novatrice consiste en une démonstration au cours de laquelle un artiste dessine en direct sur de la musique jouée en live, alliant son et image dans une dynamique vivante et immersive. À ce jour, beaucoup de festivals proposent ce type d’animation pour attirer les visiteurs et leur proposer des moments dynamiques et divertissants.

Également appelé « dessin live », « dessin en direct » ou de façon plus terre-à-terre « dessin en train de se faire », cette forme d’expression artistique a émergé au début du siècle dernier avec le dessinateur de presse Winsor McCay, qui se produisait alors sur les planches des music-halls. Engagé par F.F Proctor, un producteur de spectacles et propriétaire de théâtres, le cartoonist performe pour la première fois en juin 1906 [1] et dessine ses personnages figurant dans le journal sous forme de croquis rapides : c’est la naissance des lightning sketches.
Mais quel rapport existe-t-il entre dessin et spectacle ? Quelles motivations poussent les auteurs à faire leur entrée sur scène ? Traditionnellement, le lectorat de bande dessinée découvre l’album en aval de sa création et ne permet pas à son créateur d’avoir un retour direct. Or, un spectacle est éphémère et c’est au cours de son déroulement que se tisse un lien unique entre les spectateurs et les artistes, seuls participants de ce moment qui ne se reproduira plus jamais de la même manière.

Concert de dessins en soutien à l’Ukraine du FIBD, mars 2022, Angoulême

C’est au cours du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême de 2005 que le dessin live a fait sa première apparition sur la scène de l’espace Franquin et de la Scène Nationale. L’auteur Zep, alors président du Festival, explique que dessiner devant un public est : « contre-nature » :

Tout le monde dessine d’habitude dans son atelier, bien tranquille, là tout d’un coup on est devant tout le monde. En plus il y a pas mal d’impératifs techniques : il ne faut pas faire bouger la table, il ne faut pas faire bouger sa feuille, donc il y a beaucoup de choses à penser [2] .

Zep

Également autrice et praticienne, j’ai souhaité approfondir le sujet des concerts dessinés afin de mieux cerner l’origine du phénomène et établir une ressource consultable par tous et toutes. D’après les témoignages recueillis et à la lumière de mon expérience personnelle, je vais vous partager ma vision du concert dessiné actuel, s’inscrivant davantage dans une forme vivante telle que le théâtre ou la danse. Là où le danseur s’entraîne à faire et refaire les mêmes gestes sur la musique, le dessinateur ne s’attèlerait-il pas à tracer les mêmes lignes sur sa feuille ?

« Corps » et « graphie »

La bande dessinée n’est-elle pas l’art de raconter une histoire grâce à une succession de vignettes ? Et la danse n’est-elle pas également une narration du corps à travers un enchaînement de gestes ? Pour l’auteur de bande dessinée Edmond Baudoin : « Danser avec son corps sur une scène ou tracer des traits sur une feuille, ça relève d’une même réflexion » [3]. Ainsi, la danse et la bande dessinée ont en commun une chose : le mouvement. L’une est un tracé et l’autre une trace. La danse en elle-même insaisissable, est visible seulement dans l’instant. Pourtant, celle-ci reste gravée à jamais dans le papier grâce à la notation du mouvement.
Art d’élaborer et de diriger la danse, la chorégraphie, littéralement « écrire la danse », est en premier lieu un procédé d’écriture qui consiste à retranscrire les pas de danse sous forme de traits. L’auteur à l’origine du premier système d’écriture en France est Raoul-Auger Feuillet, danseur et maître à danser, membre de l’Académie royale de musique. En 1700 [4] , le chorégraphe publie son premier recueil d’écriture de la danse sous forme de partitions : Chorégraphie, ou l’art de décrire la dance. Cette notation du nom de système Feuillet arbore une apparence des plus graphiques. Comme nous pouvons le voir ci-dessous, le paterne de danse retranscrit en de multiples lignes évoque avant tout un motif baroque, digne de l’architecture du Château de Versailles.

Raoul Auger Feuillet, Recueil de dances, éd. Michel Brunet, Paris, 1701, p.82. Disponible sur https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/btv1b8623241n/f84.item

L’écriture du mouvement est donc une forme de dessin et le dessin live est une écriture de l’éphémère. Ainsi, lors de spectacles dessinés, le dessin live ne serait-il pas une empreinte, non seulement de la musique, mais aussi d’une ambiance, recelant de sa propre signification et exprimant un souvenir multisensoriel ?

Pour cette étude, j’envisage le dessin sur scène comme une manière de réapprendre le dessin, qui est fondée exclusivement sur les sensations et le mouvement et non le résultat visuel de l’œuvre. Son apprentissage dépend davantage des arts vivants que des arts graphiques et la principale règle repose sur l’écoute de son environnement. Il est alors possible de concevoir des spectacles de dessins à la fois improvisés ou préparés, dans lesquels l’écoute entre les musiciens et les artistes visuels prend toute son importance.

Dans un concert improvisé, les artistes vont réagir en direct et construire ensemble le spectacle à tâtons. Ils ne savent pas à l’avance ce qui sera créé, mais se laissent guider par le son des instruments, l’ambiance de la salle et l’énergie de chaque complice. C’est le cas de l’auteur italien Stefano Ricci, qui apprécie particulièrement l’inconnu et qui se laisse guider par la musique live :

« Les notes deviennent des échelles musicales, les échelles deviennent des compositions, et après cela devient du Bach. Pour moi, dans un certain sens c’est plus facile de faire un dessin différent chaque soir […]. Chaque soirée c’est différent, chaque soirée c’est unique. [5]. »

Stefano Ricci

Dans un spectacle préparé, les gestes du dessinateur correspondent à un moment précis de la musique et bien souvent, l’enchaînement est millimétré. Cela signifie que le dessinateur doit apprendre sa chorégraphie et être en mesure de la reproduire à chaque fois. Entre l’improvisation et la répétition, il n’y a pas une méthode meilleure que l’autre et chaque mode opératoire possède ses propres codes permettant au dessin d’être magnifié et mis au service de la musique.

Le dessin comme jeu

Entre 2021 et 2022, j’ai mené des interviews auprès d’auteurs et de programmateurs de spectacles et la majorité d’entre eux ont reconnu que l’impact d’être vu en train de dessiner par le public bousculait leurs habitudes de travail. Cette configuration qui lie les artistes au public soulève alors la question de la narration à travers le geste et non plus le résultat du dessin. Dès lors, les dessinateurs se transforment en interprètes de l’image et le surgissement du dessin devient un jeu, une aventure à laquelle donner vie. Pour Loïc Méhée, auteur jeunesse et improvisateur, dessiner relève d’une justesse dans l’émotion et non dans l’exécution du trait :


Quand je dessine, j’interprète. Je dessine moins bien, mais c’est plus juste dans l’émotion : c’est-à-dire que ce n’est pas le personnage qui a l’air en colère, mais ce sont tous les traits qui le composent qui ont l’air en colère [6] .

Loïc Méhée

Bien sûr, le processus par lequel il faut désapprendre à juger le résultat final du dessin spontané est rude et contre-nature, dans une société compétitive où la performance est encouragée dès le plus jeune âge. Pourtant, le dessin-spectacle demeure bien une aventure propice au hasard et aux aléas du direct et par conséquent, les possibles erreurs font partie de son processus. 
Dans son livre : Improvisation théâtrale : La fabuleuse science de l’imprévu [7] , l’improvisateur Nabla Leviste explique que « le jeu : c’est n’importe quelle activité à la frontière entre le contrôle et le risque » (p. 39). L’auteur distingue également le risque du vrai danger : le risque, « c’est la possibilité à l’erreur. L’erreur n’est pas obligée de se produire, l’important est que la possibilité existe » (ibid.) ; quant au danger, lui est bien réel et met la vie de l’individu en péril. Le risque en improvisation est un hasard, un accident, tandis que le danger de la vie réelle est une menace. Dessiner sur scène, c’est donc l’éventualité de manquer son coup et d’être vu, mais surtout, c’est offrir au jeu dessiné « les conditions nécessaires pour que l’imprévu puisse se produire » (ibid.)

Le dessin comme rêve

À l’instar d’une aire de jeux pour enfants, l’installation qui permet de projeter le dessin évoque selon moi un refuge dans lequel l’auteur se plaît à jouer. Il en est de même pour Cédric Fortier (auteur et improvisateur basé à Angoulême), pour qui le dessin est un jeu « très ludique », qui ramène « en enfance, au bac à sable... » [8] . Pour cette raison, la figure de la cabane constitue une analogie intéressante à cet article. À la fois vulnérable et accessible, cet abri rudimentaire délimite un fragile intérieur d’un extérieur immense.

Pour l’avoir expérimenté plusieurs fois, l’installation du dessin live pour une performance ressemble à l’intérieur d’un atelier de dessinateur. Pastels, crayons et encres colorées envahissent la table du dessin et le public a le privilège d’entrer dans l’intimité de l’espace de travail de l’auteur, dans sa cabane. Durant le spectacle, la scène s’anime sous les yeux du public sans trucage vidéo et les techniques utilisées pour dessiner sont souvent accessibles à tous. C’est sans doute la raison pour laquelle le dessin projeté renvoie à l’enfance et au jeu : car il rappelle en chacun de nous les outils que l’on utilisait à l’école pour s’exprimer plastiquement.

disposition de la table de Camille Cimper pour une improvisation dessinée et projetée, participation au projet « les rêves prendront leur revanche » du réalisateur Xavier Lavernhe, MJC de Nogent-sur-Marne, 2023

L’anthropologue Jean-Paul Loubes, pense que « pour le jeune enfant […] l’édification d’une cabane ou l’occupation d’une grotte a le caractère d’une projection dans le monde » [9] . Ainsi, pourrait-on dire que dessiner devant un public, d’une manière des plus simples, correspond pour l’auteur à la manifestation de sa présence dans le monde, et plus particulièrement à celle de son enfant intérieur ? Pour Marie Deschamps (autrice et animatrice basée à Angoulême, collaborant régulièrement sur des projets de concerts dessinés), dessiner rend vivant : elle « n’existe plus » qu’à travers le dessin et dit se sentir « immortelle » [10] .

De ce fait, le spectacle de dessins est un genre à part entière, mêlant avec poésie l’invisible et le visible et où le dessin est en réalité un langage universel. L’association du dessin et de la musique constitue une expérience humaine incroyable pour les auteurs qui se prêtent aux aléas du direct et engendre un voyage visuel et sonore pour petits et grands.

[1] John Canemaker, Winsor McCay, his life and art, éd. Harry W. Abrams, 2005

[2] France 3 Poitou-Charentes, Concert de dessins de Zep et Areski Belkacem lors du festival d’Angoulême 2005 [en ligne] disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=myfwaLzVf_A

[3] Philippe Sohet, Entretiens avec Edmond Baudoin, éd. Mosquito, p.94

[4] Raoul Auger Feuillet, Chorégraphie, ou l’art de décrire la dance, éd. Michel Brunet, Paris, 1700, p.10, source : gallica.bnf.fr

[5] Stefano Ricci, interviewé le 09 décembre 2021

[6] Loïc Méhée, interviewé le 20 janvier 2022

[7] Nabla Leviste, Improvisation théâtrale : la fabuleuse science de l’imprévu, éd. L’Harmattan, 2018

[8] Cédric Fortier, interviewé le 31 janvier 2022

[9] Jean-Paul Loubes, Traité d’architecture sauvage, éd. du Sextant, 2010 p.118

[10] Marie Deschamps, interviewée le 7 janvier 2022