Le bicentenaire dans les comic books pour jeunes lecteurs (Archie, Hallden-Fawcett, Gold Key, Harvey)
[juillet 2026]
Dans les années 1970, les titres Marvel et DC vendaient beaucoup moins d’exemplaires que les comic books destinés aux plus jeunes lecteurs et lectrices. Richie Rich, Dennis the Menace, Archie et la bande de Riverdale, ainsi que les personnages de séries publiées par Gold Key, s'emparèrent eux aussi du Bicentenaire américain de 1976 au travers d’histoires courtes qui, en mêlant humour, aventure et pédagogie, faisaient résonner auprès des enfants les grands moments de la Révolution américaine. Derrière ces récits souvent très fantaisistes transparaît un imaginaire historique hérité du XIXe siècle, où la célébration patriotique se décline selon les publics visés, entre divertissement, transmission mémorielle et échos encore embryonnaires des évolutions culturelles issues des années 1960.
Dans les années 1970, les deux gros arbres des éditeurs spécialisés en super-héros, DC et Marvel, cachaient fréquemment la petite forêt des maisons qui publiaient des fascicules pour « jeunes lecteurs » : Archie, Hallden-Fawcett, Gold Key et Harvey.
Ce secteur se partageait en deux catégories. D’un côté, Hallden-Fawcett, Gold Key et Harvey s’adressaient aux très jeunes lecteurs (grossièrement : de la découverte de la lecture à la préadolescence). Leurs fascicules avaient pour protagonistes soit des personnages de séries animées, soit des enfants issus ou non de l’univers télévisuel. De l’autre, Archie Comics avait construit depuis les années 1940 l’univers fictionnel de Riverdale centré sur l’éternel adolescent / lycéen Archie Andrews et une galerie de faire-valoir hauts en couleurs ; mettant en scène une adolescence euphémisée à destination de lecteurs préadolescents, les comic books Archie s’adressaient à la tranche en moyenne la plus « âgée » des jeunes lecteurs, celle qui commençait à se projeter dans des personnages adolescents plutôt que dans des enfants, animaux anthropomorphes ou protagonistes de séries animées. Dernière précision : les « jeunes lecteurs » comprenait une proportion de lectrices beaucoup plus importante que le lectorat adolescent majoritairement masculin des titres Marvel et DC. Du fait des spécificités de leur public, ces éditeurs traitèrent en général le Bicentenaire sur un mode combinant le ludique et l’éducatif.
Harvey : un Bicentenaire ludique pour les plus jeunes
Harvey, spécialisé dans les illustrés pour très jeunes lecteurs, publia cinquante pages en lien avec le Bicentenaire. A une planche près (la couverture de Hot Stuff the Little Devil n° 136, cf. infra), toutes parurent dans des titres mettant en scène le personnage le plus populaire de son catalogue, le garçonnet millionnaire Richie Rich. Chronologiquement, le premier fascicule, paru en février, fut un numéro thématique, « Richie Rich and Jackie Jokers Present a Special Nonsense-Tennial Issue » dans Richie Rich & Jackie Jokers n° 15 (Mai 1976). En 23 pages, Richie (dans le rôle de George Washington), Jackie (dans le rôle de Yankee Doodle) transportés dans les années 1770, ensemble ou séparément, participaient successivement à la Boston Tea Party (1773) puis à une expérience de Benjamin Franklin avec son cerf-volant juste d’avant d’assister à la signature de la Déclaration d’Indépendance et de faire sonner la Liberty Bell de Philadelphie (1776), rencontraient Betsy Ross, traversaient le Delaware (1776) avant de vaincre le général Cornwallis à Yorktown (1781) ; pendant, ce temps, tout au long du récit, leur comparse Kool Katz (incarnant Paul Revere en mode paumé) hurlait à répétition « The British are coming ! » sans grand impact sur ceux qui l’entendaient (figure 1).
Fig. 1. Richie Rich & Jackie Jokers n° 15 (mai 1976), © Harvey Comics.
Fig. 2. Richie Rich and Casper n° 12 (juin 1976), © Harvey Comics.
En mars, dans Richie Rich and Casper n° 12 (juin 1976), un récit de 15 pages intitulé « Boo-Centennial » dans lequel Richie Rich, accompagné du petit fantôme Casper, bascule d’une reconstitution historique recréée dans sa grande propriété à un voyage dans le passé où ils rencontrent George Washington lors de sa traversée du Delaware le 25 décembre 1776 (figure 2) ; en juin, la couverture de Hot Stuff the Little Devil n° 136 (sept. 1976) célébra la fête nationale avec une représentation (historiquement exacte) du premier drapeau des États-Unis à treize étoiles et du Independence Hall de Philadelphie, où fut signée la Déclaration d’Indépendance (figure 3). La séquence « Bicentenaire » des comic books Harvey s’acheva en juillet dans Richie Rich Zillionz n° 1 (oct. 1976) avec le récit court « Little Dot in The Cherry Tree », où la petite Little Dot endormie vivait en rêve une rencontre parfaitement fantaisiste au XVIIIe siècle avec Lotta (autre personnage des comic books Harvey), devenue pour l’occasion Lotta Washington : dans un joyeux chaos historique, celle-ci abattait le cerisier de son père en refusant d’avouer son méfait, se retrouvait à Valley Forge avant de traverser l’Hudson au lieu du Delaware — rappelons que la traversée du Delaware eut lieu le 25 décembre 1776, un an avant l’hivernage à Valley Forge en 1777-1778.
Fig. 3. Hot Stuff the Little Devil n° 136 (sept. 1976), © Harvey Comics.
Halden-Fawcett : instruire en s’amusant avec Dennis the Menace
Alors que Harvey mettait en récit des éléments de récit national simplifiés à l’extrême, en mode ludique, à l’usage de ses très jeunes lecteurs et lectrices, son concurrent Hallden-Fawcett, qui à l’époque ne publiait plus qu’une poignée de titres mettant en scène Dennis the Menace, garnement apparu dans la presse quotidienne en 1951 et adapté en comic books depuis 1953, jouait fréquemment la carte éducative. Celle-ci était en l’occurrence typique du titre Dennis the Menace Bonus Magazine Series, où les intrigues humoristiques servaient souvent de prétextes à la mise en scène didactique de lieux éloignés, monuments, musées, faits historiques ou pratiques culturelles. Ainsi, au printemps 1975, dans Dennis the Menace Bonus Magazine Series n° 145 (août 1975), sur-titré en couverture « Bi-Centennial Special! », l’épisode « Yankee Doodle Dennis » racontait le voyage de la famille Mitchell à la découverte de plusieurs lieux de mémoire de la Révolution Américaine : Plymouth, Boston, Lexington, Philadelphie, Valley Forge. Le fascicule fut réimprimé à l’identique un an plus tard, au printemps 1976, sous le n° 153 (figure 4).
Fig. 4. Dennis the Menace Bonus Magazine Series n° 153 (juin 1976), © Hallden-Fawcett
Fig. 5. Dennis the Menace n° 146 (juillet 1976), © Hallden-Fawcett.
Quant à la série principale Dennis the Menace, elle proposa sur trois mois une séquence de numéros à contenu historique. Le n° 144 (mai 1976) présentait un récit intitulé « The Birthday Ship » dans lequel la famille partait découvrir l’USS Bicentennial, reproduction à l'échelle, longue de 5 mètres et demi, d'un cuirassé de la classe Indiana de la marine américaine, fabriquée par Pat et Cecil Gates, couple d’enseignants de Los Angeles passionnés d’histoire. Dans le n° 145 (juin 1976), les Mitchell allaient à la rencontre du « Bicentennial Wagon Train », un des convois de chariots bâchés, représentant les cinquante États, qui traversèrent les États-Unis à partir de juin 1975 en suivant d’anciennes pistes de pionniers, d’ouest en est pour se retrouver le 3 juillet 1976 à Valley Forge, la localité où l’Armée Continentale de George Washington fut stationnée de décembre 1777 à juin 1778. Enfin, dans le n° 146 (juillet 1976), un long récit de 29 pages intitulé « The Birthday Party » racontait la participation de tous les habitants de la ville à une série de reconstitutions de moments marquants de la Révolution américaine (figure 5). Dennis y incarnait le jeune George Washington, son père le pamphlétaire Thomas Paine et sa mère Molly Pitcher (surnom de Mary Ludwig Hays qui, selon le folklore révolutionnaire, prit héroïquement la place de son mari canonnier lorsque celui-ci fut blessé pendant la bataille de Monmouth le 28 juin 1778). Contrairement à Harvey, dont les récits prenaient des libertés extrêmes avec la vulgate du récit national étatsunien, ceux de Hallden-Fawcett s’attachaient au moins à préserver les détails de celle-ci.
Archie : le Bicentenaire vu depuis Riverdale
Archie Comics publia de fin 1975 à 1976 pas moins de quatre-vingt-deux pages consacrées au Bicentenaire (cinq couvertures et 77 pages de bande dessinée) réparties sur treize séries de son catalogue. Les deux thèmes les plus récurrents correspondaient à des activités prévisibles dans des récits consacrés aux adolescent.e.s de Riverdale et à leur vie quotidienne au lycée : les bals costumés (à sept reprises)3 et les pageants, reconstitutions historiques en costumes d’époque (à six reprises)4. A ceux-là, il faut ajouter la réalisation d’une fresque sur le Bicentenaire5, un quiz sur la Révolution6 et un voyage temporel inversé où un Patriote de 1775 se retrouve en 1976.7
Fig. 6. Life with Archie n° 172 (août 1976), © Archie Comics.
Fig. 7. Archie at Riverdale High n° 35 (mai 1976), © Archie Comics
Sur l’ensemble, deux fascicules sortent du lot. Life with Archie n° 172 (août 1976) est un numéro thématique consacré en totalité au Bicentenaire au travers d’un récit de vingt-et-une pages intitulé “The Birth of a Nation” (sans rapport avec le film de D. W. Griffith) : Archie, fasciné par l’exemplaire de la Déclaration d’Indépendance qu’il admire lors d’une visite aux Archives nationales à Washington, se retrouve transporté au XVIIIe siècle et participe à plusieurs événements-clés de la Révolution américaine (figure 6). Le second est Archie at Riverdale High n° 35 (mai 1976), publié trois mois plus tôt : dans “The Spirit of ‘76” (titre du célèbre tableau réalisé en 1875 par Archibald Willard), récit de onze pages annoncé dès la couverture, la découverte de restes archéologiques de la Révolution dans la propriété du père de Veronica Lodge réveille le fantôme d’un milicien américain tué lors d’une bataille contre les soldats britanniques ; celui-ci cherche à tuer les Lodge père et fille pour les empêcher de révéler qu’il est mort lors d’une défaite des Américains et c’est seulement lorsqu’Archie lui explique que sa mort a permis la victoire finale des Américains contre les Britanniques qu’il retrouve sa fierté et disparaît (figure 7). L’intérêt de ces deux récits est que, contrairement au reste des planches consacrées au Bicentenaire dans le catalogue d’Archie Comics, “The Birth of a Nation” et “The Spirit of ‘76” reposent sur des scénarios qui font résonner la spécificité du Bicentenaire comme commémoration historique au lieu de l’utiliser comme simple arrière-plan des récits farcesques très stéréotypés constituant l’ordinaire (ô combien ordinaire !) des comic books mettant en scène les ados de Riverdale depuis les années 1940.
Comme Harvey et Halden-Fawcett, Archie proposait des récits conformes à l’imagerie et au folklore du récit national issu du XIXe siècle, agrémentés parfois de citations visuelles telles que le tableau d’Archibald Willard Spirit of ’76 (1875), repris de manière transparente dans les couvertures de PEP n° 317 (septembre 1976) (figure 8) et Josie and the Pussycats n° 89 (June 1976), ou encore le célébrissime tableau de John Trumbull La Déclaration d’Indépendance (1819) lorsqu’Archie se retrouve à assister à l’événement fondateur des Etats-Unis dans “The Birth of a Nation” (figure 9). Cependant, une exception reflétant l’impact des débats contemporains issus des années Soixante sur la vulgate du récit national est “Bicentennial Banter” (Archie's TV Laugh-Out n° 36), récit en cinq pages dans lequel les adolescentes participant à un pageant rappellent aux garçons le rôle central des femmes dans la révolution ! La tonalité étonnamment progressiste de cette petite histoire était due au scénariste George Gladir, qui travaillait simultanément chez Archie et pour le magazine satirique Cracked, dont il était le principal auteur de textes.
Fig. 8. Défilé en costumes : de gauche à droite, Jughead, Mr. Weatherbee et Archie pastichent le tableau d’Archibald Willard Spirit of ’76 (1875). Couverture de PEP n° 317 (septembre 1976), © Archie Comics
Fig. 9. Archie assiste à la signature de la Déclaration d’Indépendance dans une mise en scène qui reprend The Declaration of Independence de John Trumbull. Life with Archie n° 172 (août 1976), © Archie Comics.
Gold Key : les animaux anthropomorphes à la rescousse de Washington
Gold Key, branche comic book de l’énorme éditeur populaire new-yorkais Western, détenait au milieu des années 1970 un catalogue d’une cinquantaine de titres adaptant des personnages issus de la télévision (Mickey Mouse, Donald Duck, Bugs Bunny, Little Lulu, etc.). Paradoxalement, le Bicentenaire fut très peu convoqué dans ses fascicules de 1975-1976.
C’est dans une publicité que la commémoration nationale fut citée pour la première fois. En fin d’année 1975, plusieurs titres Gold Key publièrent une réclame en bande dessinée pour les pâtisseries industrielles Hostess intitulée “Paul Revere’s Run!”. Cette page publicitaire aux phylactères rédigés en vers pastichait le célèbre poème de H. W. Longfellow “Paul Revere’s Ride” (1860). On y voyait les road runners (en français “Bip Bip”) refaire la course nocturne du fameux patriote américain et, grâce aux génoises Twinkies, échapper au piège tendu par leur ennemi le Coyote.
Fig. 10. “The Road Runner in Paul Revere’s Run!” Page publicitaire pour les pâtisseries Twinkies publiée dans plusieurs titres Gold Key datés de février ou mars 1976.
On ne trouve de récits reliés au Bicentenaire que dans deux titres du catalogue pourtant fourni de Gold Key. Dans Bullwinkle n° 13 (sept. 1976), le court récit “Heavens to Betsy!” montrait Mr. Peabody, chien anthropomorphe de la série animée télévisée Rocky and his Friends, voyageant en 1776 pour convaincre Betsy Ross de fabriquer le drapeau américain (figure 18). Dans “Pink Spirit of ‘76”, courte histoire parue dans The Pink Panther n° 35 (juin 1976), la panthère rose rencontre son ancêtre de l’époque de la Révolution américaine, qui avait (bien sûr) assisté et participé à des nombreux moments historiques de la période (figure 19), jusqu’à devenir le modèle original de la Statue de la Liberté, construite à la toute fin du XIXe siècle... Autre exemple de « l’élasticité » commémorative du Bicentenaire !
Fig. 11. “Heavens to Betsy!” p. 5. Bullwinkle n° 13 (sept. 1976), © Gold Key.
Fig. 12. “Pink Spirit of ‘76”, p. 5. The Pink Panther n° 35 (June 1976), © Gold Key.
L’apparent manque de réactivité à la commémoration nationale s’explique par le déclin commercial prolongé des titres Gold Key depuis le tournant des années 1970. Contrairement à ses trois concurrents qui jouissaient d’une identité éditoriale claire, Gold Key était un label alimenté par des franchises télévisuelles qui imposaient des directions éditoriales diverses et pour lesquelles le canal « comic book » n’était pas prioritaire pour créer du contenu en résonance avec la grande célébration nationale de 1976.
Conclusion
Les comic books destinés aux jeunes lecteurs utilisèrent le Bicentenaire américain comme un réservoir narratif souple, toujours à mi-chemin entre pédagogie et fantaisie, mettant en scène individus et événements constitutifs du folklore de la Révolution américaine. L’ensemble révèle surtout la persistance d’un récit national hérité du XIXe siècle, transmis par l’imagerie populaire et adapté aux codes de la bande dessinée enfantine des années 1970. Même lorsque surgissent très rarement des inflexions “progressistes”, le Bicentenaire reste avant tout un décor commémoratif malléable, entre mémoire patriotique, humour et culture commerciale.
Notes
- Au milieu des années 1970, Harvey publiait trente-deux titres bimestriels mettant en vedette Richie Rich. Il était de facto le personnage de comic book vendant le plus d’exemplaires à l’époque, loin devant les super-héros Marvel et DC.
- Personnage d’une chanson enfantine éponyme apparue au milieu du XVIIIe siècle et devenue ultérieurement un des airs patriotiques américains les plus connus.
- Les bals costumés apparaissent dans Archie Giant Series Magazine 249, Archie's Joke Book 224 et 225, la couverture de Archie's TV Laugh-Out 39, Jughead 255, Reggie's Jokes 39, la couverture de That Wilkin Boy 37.
- Les pageants apparaissent dans Archie and Me 85 et 86, Archie's TV Laugh-Out 36, Little Archie 107, Madhouse Comics 104, That Wilkin Boy 37 et la couverture de PEP 317.
- Couverture de Josie and the Pussycats 89.
- Betty and Me 74.
- “Colonial Capers”, Madhouse Comics 104.
Pour aller plus loin
Dossier : les comic books du bicentenaire






