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Les films fixes dans les collections de la Cité

Sylvain Lesage

Les réserves de la Cité abritent une série de curieuses étagères. Garnies de tiroirs étroits, ces étagères abritent une collection très particulière : des centaines de films fixes conservés par la Cité. 

Etagère de stockage des films fixes dans les collections du Musée

Support largement oublié de nos jours, le film fixe a pourtant constitué un objet central dans les pratiques culturelles de l'enfance dans les années 1950-1960. 

Comme l'indiquent Coralie Goutanier et Julien Lepage dans une synthèse passionnante, "le film fixe est un rouleau de pellicule transparente et noire de 35 mm, d'une longueur d'un mètre environ qui comporte des vues en noir et blanc parfois avec de la couleur. Il est composé de photos (surtout pour les films d'enseignement général), de dessins (surtout pour les films récréatifs et religieux), de cartes parfois accompagnées de textes. C'est une pellicule semblable à la pellicule photographique (...) mais (...) il est composé de vues positives et non de négatifs. Il se présente rangé dans une petite boîte cylindrique en fer, en carton ou en plastique, carrée ou ronde, suivant les époques et les maisons de production".

« Le but poursuivi par notre société a été de mettre à la portée de tous, pour un prix modique, un choix de vues sélectionnées avec soin, accompagnées d’un texte explicatif documenté et pouvant rendre les mêmes services que les clichés de verre, d’usage général mais de prix élevé et de manipulation délicate en raison de leur fragilité. »

Extrait d’une brochure de la société Pathé en 1924

Apparus dans les années 1920, les films fixes prennent le relais des projections sur lanternes magiques, qui présentent plusieurs inconvénients : poids et encombrement du support, fragilité, faible qualité de projection... 

Destinés avant tout à l'enseignement, et plus largement à la transmission des savoirs, les films fixes apparaissent dès 1923, mais ne se généralisent que dans les années 1950. Au début des années 1950, le ministère de l’Éducation nationale se met en effet à subventionner les écoles qui veulent s'équiper de projecteurs, donnant le coup d'envoi à un véritable âge d'or pour le secteur. 

Dans le cadre scolaire, l’enseignant s’appuyait sur les films fixes lors de séquences d'enseignement diverses. Le film fixe est commenté. Lors des projections, l’enseignant lisait un texte correspondant à chaque vue. Les sujets abordés sont très variés et balaient de nombreuses disciplines enseignées : lettres, histoire, géographie, sciences de la vie et de la terre, sciences physiques, technologies...

Films fixes didactiques

Ce sont alors une quarantaine de constructeurs qui se disputent le marché, et des milliers de films différents qui sont proposés aux clients. Le succès du film fixe correspond donc aussi à la généralisation des nouvelles méthodes de pédagogie active, dans lesquelles le maître ne se contente plus de transmettre des connaissances, mais cherche à animer la réflexion des enfants. 

Outre l'enseignement, les films fixes ont abondamment été utilisés par l’Église pour la transmission de ses messages : La tombe de Saint Pierre au Vatican ou Bambo, enfant de la brousse à la Bonne Presse, Le Curé d'Ars ou Le Saint sacrifice de la messe aux éditions du Berger, Mystères du Rosaire aux productions françaises cinématographiques, La bataille du clocher au Centre de documentation sacerdotale1... C'est, selon toute vraisemblance, en complément des projections catéchétiques dans les patronages que la bande dessinée a fait son apparition sur films fixes. 

Avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque diocésaine de Nancy

On trouve en effet dans les catalogues des éditeurs - et dans les collections de la Cité - de nombreuses adaptations sur écran de bandes dessinées populaires de l'époque, à travers les "séries récréatives" : Chlorophylle, Blake et Mortimer ou Ric Hochet aux Beaux films, Perlin et Pinpin ou Sylvain et Sylvette chez Filmostat,  Pat'Apouf à la Bonne Presse, ou encore Placid et Muzo ou Pif le chien chez O.S.E.F : les adaptations sont innombrables. 

Les Beaux films, l'une des plus importantes maisons dans le secteur des films récréatifs, propose des séries adaptant Hergé, Jacobs, Cuvelier, Marijac, Le Rallic... mais obtient également une licence pour l'exploitation de dessins animés Walt Disney. 

Blanche Neige et les 7 Nains, prod. Les Beaux Films

Simple curiosité, les films fixes ? A vrai dire, leur intérêt est bien plus marqué. Peu connus des amateurs de bande dessinée - à l'exception notable des adaptations de Tintin - ces films fixes constituent un angle mort de la recherche. Pourtant, ils soulèvent quantité de questions. Ainsi, il s'agit d'une forme hybride de consommation de la bande dessinée : il s'agit de cases reproduites, mais redécoupées pour s'adapter au format rigide du projecteur. Ces films s'inscrivent donc dans ces circulations transmédiatiques intenses qui, dans les années 1950-1970, portent la bande dessinée bien au-delà des pages des journaux et des albums2.

C'est aussi une forme destinée à être lue, interprétée, sans doute par l'instituteur ou le curé - à moins que celui-ci ne décide de confier l'interprétation des différents rôles à l'assistance ! Forme audiovisuelle originale, le film fixe s'inscrit ainsi nettement dans ces "bandes dessinées à voix hautes" sur lesquelles travaillent les chercheurs Benoît Glaude et Ian Hague.

Plus largement, ces films fixes posent la question des cultures visuelles enfantines dans les années 1950-1960. La bande dessinée est centrale, mais quelle bande dessinée ? Jusqu'au milieu des années 1960, alors que le marché de l'album de bande dessinée est en cours de structuration, et que les bibliothèques pour enfants restaient hermétiquement fermées à la bande dessinée, il n'est pas aberrant de postuler que nombre d'enfants ont connu les héros de papier avant tout... sur un écran3 !

Chlorophylle et les conspirateurs, prod. Les Bons films

Or la Cité détient une collection importante de films fixes : en 1992, le CNBDI (son nom d'alors) a reçu en don du Musée d’Annecy un fonds de films fixes daté des années 60, qui l’avait lui-même reçu du Diocèse d’Annecy. De 1950 à 1970, ce dernier avait mis à la disposition une collection de films fixes destinée principalement à la location et à l’achat. 

La collection est constituée en majorité de films dits « récréatifs », de films religieux (histoire sainte, catéchisme, vie des Saints, liturgie, sacrements…) et documentaires (histoire, géographie, arts et sciences). 

Ce fonds, qui élargit considérablement le périmètre des cultures de la bande dessinée, mérite assurément de faire l'objet de travaux approfondis...

1. Il s'agit là d'un échantillon de titres religieux présents dans le fonds de la Cité.

2. Voir notamment Alain Boillat (dir.), Les cases à l’écran : bande dessinée et cinéma en dialogue, Chêne-Bourg, Georg, 2010 pour une mise au point récente sur les rapports entre bande dessinée et cinéma. Voir également les réflexions de Jared Gardner, Projections. Comics and the History of Twenty-First Century Storytelling, Palo Alto, Stanford University Press, 2012.

3. Sur la circulation de la bande dessinée au-delà des pages imprimées, voir également le dossier "Bande dessinée et culture matérielle" sur Comicalités, dirigé par Bounthavy Suvilay et Sylvain Lesage.