Imprimer : entretien avec marc pichelin
la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image
http://www.citebd.org/spip.php?article10877
entretien avec marc pichelin
"Partager du sensible"

Marc Pichelin est musicien, phonographiste, scénariste, cofondateur de la maison d’édition Les Requins Marteaux. Il développe également avec la Cie "Ouïe Dire" des travaux en lien avec le spectacle vivant et pilote des résidences de création enthousiasmantes comme "Vagabondage 932" à Périgueux et « D’ici même » à Angoulême dans le quartier prioritaire Bel-Air La Grand Font, sur plusieurs années.
La Cité de la bande dessinée, partenaire du projet « D’Ici Même » en lien avec le CSCS CAJ d’Angoulême, a échangé avec Marc Pichelin au sujet du rôle de l’artiste et sur sa vision des résidences artistiques.

Entretien avec Marc Pichelin :
Concernant le rôle de l’artiste, tout d’abord, il s’agit de la question de l’expression, du médium. La bande dessinée est née dans les journaux et aujourd’hui, on la retrouve essentiellement en livre. Tout comme le cinéma qui a été standardisé dans des salles de cinéma alors qu’il fut présenté dans des théâtres ou des cirques par le passé. Au final, c’est toujours le commerce qui gagne sur l’expression.

Etre autrice ou auteur de bande dessinée n’est pas, de mon point de vue, que de faire des livres. Le rôle de l’artiste peut être aussi une relation au monde.
Pour en venir à la résidence d’artistes, il ne s’agit pas de mettre les artistes dans un cadre qui leur permettraient de réaliser un projet et qui deviendrait une norme. Pour ma part, je pense que ça ne produit que peu de choses sur un territoire. L’artiste est vu comme un créateur qui s’isole pour produire une œuvre, il faut ensuite lui trouver des moyens pour fabriquer son livre puis le vendre etc… Il me semble que cette proposition est faible comme relation à la création.
Tel que je les invente depuis des années, la résidence devient une expérience, celle de résider dans un lieu, dans un quartier prioritaire comme à Périgueux ou Angoulême. Expérimenter, c’est d’être présent au monde, agir dans un espace, d’expérimenter la création sans à priori, se laisser surprendre par ce qui va se produire. Le bon fonctionnement de cette résidence se fait dans la confiance qui devient le maître mot, entre tous les partenaires, les habitants et les autrices et auteurs. Faisons confiance aux gens !
Dans ce principe, les idées lors d’une résidence ne viennent pas d’un appel d’offre mais d’une confrontation au réel, dans l’écoute, dans l’observation du quotidien. Ainsi, il se produit plein de choses qui ne sont pas forcément marchandes.

Il faut revenir à l’humain et prendre en compte que nous sommes tous des êtres sensibles, et dans le monde entier. J’ai entendu dire cette phrase qui m’a fait bondir « l’art n’est pas une urgence car il y a d’autres urgences ! ». Mais il n’y a pas d’autres urgences que d’être sensible ! Pour les personnes qui sont dans la difficulté, à ce moment, là pour eux, il n’y aurait que des choses à régler, leur santé, le logement etc mais les gens restent des êtres sensibles et des êtres culturels !
Et il faut le prendre en compte pour sortir des schémas où ce serait uniquement les équipements culturels qui devraient amener à la culture des gens qui ne l’aurait pas ! Tout le monde est cultivé de par leur origine ! Chacun est un être culturel et sensible comme le dit le philosophe Jacques Rancière.
Comment ensemble partager ce sensible ? Et Partager le sensible, ce n’est pas uniquement admirer des œuvres d’art, d’aller au musée et à l’opéra, ou acheter un objet, c’est comment partager ce que nous sommes en tant qu’être sensible.

Pour ma part, je ne suis pas l’artiste qui débarque comme étant un représentant de la culture et qui va apporter son savoir à des personnes qui ont déjà leur propre culture. Ici, il est question d’échanger, de s’inspirer d’eux puis de leur proposer de visiter des lieux, de créer, de donner de l’émotion.
Les lieux culturels s’exprime par « venez nous voir » mais il faut aussi se déplacer dans des villages, les quartiers etc. En tant qu’artiste, de se déplacer, « d’aller vers » ! Les équipements culturels aujourd’hui les éloigne et les exclue, car les gens – et pas que ceux issus des quartiers sensibles et populaires - ne se sentent pas concernés. On « muséifie » tout, ce qui fait que ça créé des distances.

Dans les quartiers de Périgueux et d’Angoulême sur le projet « d’Ici même », nous sommes animés par le réel. Les artistes réalisent des travaux les plus pertinents possibles sans être élitistes. Il y a des performances musicales contemporaines qui sortent des poncifs sans que cela pose problème car elles sont réalisées avec les habitants. Ainsi les fameux trois temps d’une médiation sont mélangés. Il existe une création avec les gens (atelier), l’auteur donne également des dessins qui sont faits spontanément (diffusion) tout en échangeant avec les enfants et adultes sur le dessin, comment l’artiste le fait, ce qu’il fait (médiation), et tout cela en direct et dans l’immédiateté, soit dans « l’immédiation ».
D’autre part, nous n’avons pas de projets définis à l’avance car les idées viennent de l’échange et des créations. Comment exister en tant qu’auteur à travers cette expérience unique, que peux-tu inventer ou créer à partir de cette situation ? Ensuite, comment présenter les créations ? Il peut y avoir de l’accrochage sur les murs d’un immeuble avec les habitants, la réalisation d’un fascicule, une représentation ou performance dans le cadre de vie. Ce qui permet les échanges et donne des envies de création entre les artistes et les habitants.

Quand il y une relation avec un gamin dans son quartier, ça fait partie de sa vie, et donc il s’implique souvent. Ce n’est pas d’aller uniquement dans un musée pour être enfin cultivé, tu es cultivé parce que tu as des artistes auprès de toi, c’est comme ça qu’il se cultive, parce qu’il a fait des ateliers avec des artistes et des médiateurs dans son lieu de vie. Ainsi, plus tard, l’enfant s’intéressera probablement à l’art, l’artisanat, littérature etc. Il ne s’agit donc pas de prosélytisme ou de convaincre mais de partager des moments forts de création dans l’immédiateté.
Il faut faire en sorte que l’art existe dans la proximité en relation avec les travailleurs sociaux. Nous ne sommes pas là en tant qu’artiste pour régler des problèmes sociaux mais pour partager du sensible, et il n’y a pas une solution miracle mais un ensemble de solutions !
Un entretien réalisé par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image / Sébastien Bollut.