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disparition

thierry crépin

le chercheur s’est éteint le 3 février 2012

La bande dessinée perd l’un de ses plus éminents amateurs et chercheurs : Thierry Crépin nous a malheureusement quittés le vendredi 3 février 2012, emporté par une maladie contre laquelle il n’aura cessé de lutter. Membre du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l’Université Versailles-Saint Quentin, Thierry Crépin a en effet largement contribué à l’étude des dispositifs de censure pesant au XXème siècle sur la bande dessinée et la littérature de jeunesse : on lui doit ainsi deux livres (« Haro sur le gangster ! » : La Moralisation de la presse enfantine (1934-1954) et « On tue à chaque page ! » : La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, dirigé avec Thierry Groensteen) ainsi que de nombreux articles (tels « La presse et la loi de 1949, entre censure et autocensure », disponible sur Cairn ou « Le grand Prix de l’image française : une existence éphémère » disponible sur Comicalités). Il a également dirigé avec Françoise Hache-Bissette Les Presses enfantines chrétiennes au XXème siècle.
Nos pensées vont à ses proches, et en particulier à son épouse Autilia.

Nous souhaitons lui rendre hommage à travers les réactions de chercheurs l’ayant côtoyé et ayant d’une manière ou d’une autre participé de ce travail d’étude qui lui tenait tant à cœur.

benoît berthou

J’ai fait la connaissance de Thierry lors du colloque La bande dessinée : un art sans mémoire ? que j’avais organisé à l’université Paris 10. Il avait immédiatement répondu à l’appel à communication en m’écrivant qu’il s’agissait pour un historien d’un thème passionnant permettant d’interroger ce qu’il appelait les « amnésies » auxquelles est confrontée la bande dessinée.
Thierry fut par la suite l’un des premiers membres du comité scientifique de la revue Comicalités : ayant tout de suite accepté ma proposition, il s’est largement investi dans la revue et j’ai toujours pu compter sur sa gentillesse ainsi que sur son esprit alerte ainsi que sur sa capacité à pouvoir éclairer n’importe quelle question en l’inscrivant dans un contexte plus large. Il fut ainsi le premier auteur publié dans cette revue qui, je l’espère, fournira des travaux se fondant sur son propre travail de chercheur dans lequel il s’est tant investi.
Benoît Berthou est Maître de conférences à l’université Paris 13, directeur de la revue Comicalités.

isabelle chevrel

Cher Thierry,
Je me souviens parfaitement du moment où nous avons fait connaissance, lors du colloque d’Annecy en 2001 et tout particulièrement du petit déjeuner que nous avons partagé à l’hôtel qui nous hébergeait, de chaque côté d’une petite table étroite comme elles le sont presque toujours aujourd’hui.
Et, à l’autre bout de notre temps partagé, je suis heureuse que vous ayez participé à notre Dictionnaire du livre de jeunesse [1] et que nous ayons travaillé ensemble, en cette occasion, à la notice consacrée au contrôle et à la censure dans les productions destinées à la jeunesse. Je viens d’y rejeter un coup œil. Je souris en voyant comment se mêlent les petites anecdotes de la littéraire que je suis (les rideaux tirés devant une alcôve dans Le Tour de la France par deux enfants) et le savoir de l’historien (Vincent Auriol et la loi de 1949) !
Isabelle Chevrel est Professeur à l’université de Rennes II.

jean-paul gabilliet

J’ai connu Thierry Crépin à Bordeaux en 1983 en khâgne au Lycée Camille Jullian où nous préparions le concours d’entrée à l’ENS de Fontenay-St-Cloud, lui en histoire, moi en anglais. Ses centres d’intérêt à l’époque se partageaient entre la musique (le rock anglais des années 60, en particulier les Kinks) et la bande dessinée, qu’il connaissait moins sous l’angle des nouveautés que sous celui des vieilles revues que lisaient ses parents dans leur jeunesse.
Il abandonna la khâgne avant de passer le concours mais resta à Bordeaux pour continuer son cursus d’histoire à la fac. En 1984-85, il assura pendant quelques mois sur une radio libre (autre relique du début des années Mitterrand) une émission au concept incertain dans laquelle il diffusait en toute liberté les musiques de son choix ; il me proposa d’assurer une chronique - mensuelle, me semble-t-il - sur la bande dessinée. Je crois ne pas en avoir fait plus d’une demi-douzaine et l’émission ne dura pas plus de six mois.
Cette année-là, son intérêt d’historien de la bande dessinée prit un virage crucial avec un mémoire de maîtrise intitulé Un journal pour enfants sous l’Occupation : Cœurs vaillants, 1940-1944 réalisé sous la direction du précurseur de l’histoire des médias que fut le professeur André-Jean Tudesq. Il partit ensuite à l’armée et je n’entendis plus parler de lui pendant presque 15 ans.
Nos retrouvailles se firent à Angoulême en janvier 1999 lorsque je fus invité par le CNBDI à intervenir dans un colloque à propos de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse dont Thierry était un des co-organisateurs. Connaissant la thèse sur l’histoire culturelle de la bd aux États-Unis que j’avais soutenue en 1994 à Bordeaux, il avait suggéré que je sois invité pour évoquer le débat sur la censure des comic books aux États-Unis après la guerre. Nous avons à partir de ce moment rétabli des liens plus réguliers malgré la distance (lui à Arras, moi dans le Sud-Ouest) et je l’ai mis en relation avec les Éditions du Temps, pour lesquelles j’étais alors directeur de collection, afin de publier les actes du colloque d’Angoulême. Le volume ainsi réalisé sous sa co-direction, On tue à chaque page !, parut à l’automne 1999 quelques mois avant la soutenance à Paris 1 de "Haro sur le gangster !" : la presse enfantine entre acculturation et moralisation (1934-1954), thèse rédigée sous la direction de Pascal Ory.
Dans les années qui ont suivi, nous sommes restés en contact. En 2006, nous avons co-écrit une communication intitulée « Ecrire l’histoire culturelle de la bande dessinée : comparaison franco-américaine » présentée lors du colloque Quelle est la place des images en histoire ? organisé par le CHCSC de l’Université Versailles-St-Quentin.
C’était un chercheur au grand sérieux, aux idées arrêtées et à la sensibilité exacerbée. Nous ne pourrons jamais lire l’ouvrage qu’il laisse en chantier sur les presses enfantines chrétiennes pendant la guerre. Espérons que les travaux qu’il laisse inspireront de jeunes chercheurs qui sauront se montrer à la hauteur de l’historien qu’il aura été.
Jean-Paul Gabilliet est Professeur à l’université Bordeaux III.

françoise hache-bissette

Cela faisait près de 9 ans que nous nous connaissions, Thierry.
Jean-Yves Mollier nous avait mis en contact alors qu’un groupe de travail sur le livre et la presse pour la jeunesse se mettait en place au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines.
Tu avais accepté avec enthousiasme d’en faire partie et participé activement à nos travaux. Ensemble, nous avons monté des projets, comme ce colloque, qui te tenait à cœur, sur les presses enfantines chrétiennes, à Arras, en décembre 2004.
La dernière fois que nous avons discuté au téléphone, tu m’as dit que la maladie ne te laissait guère de répit mais tu semblais confiant et j’y ai cru - naïvement - parce qu’il ne pouvait à mes yeux en être autrement, parce que le contraire était tout simplement inconcevable.
Cette vie, qui ne t’a pourtant guère épargné ces dernières années, tu l’aimais. Tu avais renoncé à intégrer l’université qui n’a pas su reconnaître tes qualités et t’accueillir comme tu le méritais mais tu avais encore plein de projets en tête : des projets de recherche mais aussi et surtout, grâce à Autilia, plein de projets personnels. Saloperie de maladie !...
Françoise Hache-Bissette est Maître de conférences à l’université Paris Descartes.

jean-yves mollier

Thierry Crépin a été un des premiers doctorants du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Sa thèse, pionnière à bien des égards, a fortement contribué à légitimer la bande dessinée et à en faire un objet d’étude digne de l’intérêt des chercheurs en sciences sociales. Toujours prêt à aider les doctorants ou les étudiants en master, Thierry Crépin répondait avec la même gentillesse à tous ceux qui le sollicitaient. Pour moi qui ai participé à son jury de thèse, qui ai eu souvent l’occasion de travailler avec lui dans le cadre du CHCSC et de le retrouver à Arras pour le beau colloque qu’il avait organisé sur Les Presses enfantines chrétiennes au XXème siècle ou à l’UVSQ lors des réunions du CHCSC, Thierry Crépin demeurera le symbole d’un chercheur déterminé à poursuivre son travail quelles que soient les difficultés rencontrées. Aspirant légitimement à passer dans l’enseignement supérieur, il fut à plusieurs reprises sélectionné pour des auditions qui lui laissèrent un goût amer mais il sut aussi passer sur ces déceptions et reprendre le chemin du lycée d’Arras où il enseigna jusqu’à la fin. Ses travaux sur la loi de juillet 1949 font désormais autorité, Thierry crépin est cité dans tout travail un peu sérieux sur la censure des livres au XXème siècle et c’est au fond ce qui compte au moment où il disparaît, frappé par une horrible maladie contre laquelle il a lutté avec autant de ténacité qu’il en avait mis à construire son œuvre scientifique.
Jean-Yves Mollier est Professeur à l’université Versailles Saint-Quentin.

pascal ory

J’ai dirigé la thèse de Thierry Crépin. Thierry m’a fait aussi l’honneur de rééditer, dans un ouvrage qu’il dirigea avec Thierry Groensteen et qui fut publié dans une collection dirigée par Jean-Paul Gabilliet, un texte ancien sur la « désaméricanisation » de la bande dessinée francophone après la Seconde guerre mondiale. Je ne rappelle pas ces deux circonstances pour pratiquer cet exercice classique qui consiste à parler de soi à propos de la mort d’un autre, mais pour préciser l’étroitesse des relations qui s’établissent, en de telles circonstances, entre deux chercheurs. Thierry était un savant exigeant et ses travaux resteront longtemps notre référence. Mais c’était aussi, et sans doute d’abord, un être sensible et un esprit préoccupé d’éthique. Cela ne lui a pas rendu la vie facile. Mais il est clair que la vie, non plus, ne lui a pas facilité l’existence. J’espère qu’il avait trouvé son havre de paix. Il le méritait.
Pascal Ory est Professeur à l’université Paris I.

christophe pavlidès

Brisons un tabou et disons ce que beaucoup d’entre nous pensent : Thierry Crépin restera comme l’exemple même de l’injustice académique… Auteur d’une thèse remarquable et remarquée, très vite reprise et publiée aux presses du CNRS, il n’aura pourtant pas eu l’heur d’être recruté comme enseignant-chercheur – et peut-être bien pour partie à cause de l’objet même de ses recherches, encore trop peu sérieux peut-être aux yeux de certains jurys : l’histoire des illustrés – et qui plus est une histoire prenant particulièrement en compte les illustrés confessionnels, bref un champ de recherche doublement « douteux ». Pourtant, on le sait bien, la bande dessinée manque encore cruellement d’historiens confirmés, et c’est pour cela que lorsque Benoît Berthou m’avait proposé d’accueillir à Saint-Cloud son colloque La bande dessinée, un art sans mémoire ?, je n’avais pas douté un instant que Thierry y proposât une de ces communications étonnantes et savantes à la fois dont il avait le secret. Hypersensible, il redoutait de parler ce jour-là devant un « critique » du milieu qui avait attaqué – fort injustement – ses travaux et qui, à cette occasion, fut au contraire avec lui d’une correction extrême, tant il est vrai que l’intelligence peut avoir raison de l’amour excessif de la chicane. Ce colloque, qui fut pour moi notre dernière rencontre, nous avait tous conforté dans l’idée que Thierry était un des futurs grands noms de l’histoire du 9ème art : hélas, sa disparition ne nous laisse que des regrets sur ce que la recherche perd avec lui, sans parler de la perte humaine qui nous laisse inconsolables.
Christophe Pavlidès est Conservateur général des bibliothèques, directeur de Médiadix (Université Paris Ouest Nanterre La Défense).

jean perrot

J’ai rencontré Thiery Crépin en 2002 à la Bibliothèque nationale de France François Mitterand pour la remise du Prix de l’Institut Charles Perrault récompensant le meilleur livre publié cette année là. Son étude "Haro sur le gangster !" : La moralisation de la presse enfantine : 1934-1954 (CNRS éditions) était en compétition avec celle d’un professeur de l’université de Clermont-Ferrand et avec une autre due à un éditeur connu : elle l’a emporté haut la main. Ont été remarqués par le jury la précision et l’érudition de son analyse et l’engagement du critique qui prenait en compte les effets du débat politique sur l’écriture destinée à la jeunesse.
Dirigeant avec le Professeur Isabelle Chevrel le Dictionnaire encyclopédique de littérature de jeunesse en voie de publication par les éditions du Cercle de la Librairie, j’ai été amené à suivre de plus près les contributions de Thierry qui avait accepté de traiter une dizaine de notices portant sur des périodiques comme Vaillant, Francs jeux, Robinson, Le Téméraire, etc. Ce fut un réel plaisir que de constater et partager la même rigueur, la même finesse de son appréciation et l’inlassable énergie qu’il manifestait, n’hésitant pas à remettre sur le métier des textes qu’il jugeait devoir reprendre. Notre collaboration, interrompue un temps par la maladie, fut menée à bien dans des conditions difficiles et devait conduire à une véritable amitié. J’ai été désolé d’apprendre la nouvelle de sa mort et je souhaite exprimer mes vives condoléances à son épouse, à ses parents et amis.
Jean Perrot est Professeur Emérite de l’université Paris XIII.


[1À paraître aux éditions du Cercle de la librairie à l’automne 2012.