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un hommage aux "collectionneurs pathologiques"

Ayant puisé dans deux remarquables collections américaines (celle constituée par Bill Blackbeard, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque de l’Université de l’Ohio - Billy Ireland Cartoon Library & Museum - et celle de Glenn Bray), Art Spiegelman a voulu, dans son « musée privé », rendre hommage « autant aux collectionneurs passionnés et aux types obsessionnels sans lesquels la mémoire de la bande dessinée n’aurait pas pu être conservée, qu’aux artistes eux-mêmes ».

« éloge de la pathologie », par Art Spiegelman

Il existe différentes espèces de collectionneurs. Freud attribuait l’origine de ce genre de passion à un phénomène de rétention anale, mais bon, il jouait souvent les rabat-joie. Bien sûr, à une extrémité du spectre, on trouve les Incapables-de-rien-jeter, ceux qui transforment leur maison en un parcours d’obstacles, en entassant pêle-mêle trésors et rebuts. Quiconque a un jour visité la grande maison victorienne de Bill Blackbeard, siège de la San Francisco Academy of Comic Art, avec ses trois étages remplis (partout sauf dans la salle de bain, par crainte de dégâts des eaux) de volumes reliés de journaux sur des étagères, ne ménageant plus que d’étroits passages, était tenté de lui diagnostiquer cette pathologie. Quoique avisé et préscient (Bill connaissait la différence entre rebuts et trésors mieux que n’imprte qui), il essayait de tout conserver… et cela a bien servi l’art que je pratique.

Hommage à Bill Blackbeard pour l'exposition "le musée privé d'art spiegelman" <br>© Art Spiegelman 2012

De mon côté, j’ai aussi une fâcheuse tendance à l’entassement (vous n’avez qu’à voir la collection de piles usagées et de marqueurs à sec que j’accumule parfois) mais je suis plutôt du genre Accumulateur accidentel, qui autorise toutes sortes de livres de second choix et de dessins à s’entasser en piles à côtés des quelques joyaux que j’ai parfois mis des années à « chasser ». Et je ne prends pas grand soin des choses de valeur qui me sont confiées – aucun de mes livres ne reste en bon état très longtemps.
Nous ne nous attarderons pas à évoquer les Mercenaires, cette espèce malade qui collectionne surtout pour faire du fric. Allons plutôt rendre hommage à ceux qui représentent l’espèce la plus rare : les Connaisseurs, qui consacrent résolument leur existence à réunir autour d’eux les objets de leur passion.

Portrait de Glenn Bray par Gary Panter, Bob Zoell, Mick Haggerty et Lou Beach, 1985.

Glenn Bray est un oiseau spécialement rare, le Connaisseur Généreux, désireux de partager et de prêter ses précieuses découvertes pour en faire bénéficier des expositions, des livres. Avec un œil d’artiste, il a sauvé et conservé des œuvres dont le monde n’avait que faire. Basil Wolverton, Harvey Kurtzman et un nombre d’autres artistes de la firme E.C., par exemple, sont entre les mains de la postérité grâce à lui. Et sa collection drôlement pointue d’œuvres issues de la bande dessinée underground ou alternative, avec une prédilection particulière pour des « outsiders » comme Rory Hayes, est exceptionnelle. (Bien qu’appartenant à cette sorte d’Américains en voie de disparition, la véritable classe moyenne, Glenn a souvent dépensé des sommes importantes pour être le saint patron de ces artistes marginaux, commanditant et encourageant leur travail quand peu s’en souciaient.) Je lui exprime ma gratitude pour cet investissement de toute une vie et pour en avoir mis les résultats – du moins beaucoup d’entre eux – à la disposition de cette exposition, qui n’aurait pu voir le jour sans lui !

éléments biographiques

Bill Blackbeard
« l’homme par qui l’histoire des comics a pu être préservée et transmise »
Plus connu sous le nom de Bill Blackbeard, William Elsworth Blackbeard était un spécialiste américain de la bande dessinée, qui nous a quittés le 10 mars 2011, à l’âge de 84 ans.
À une époque où les institutions officielles ne s’intéressaient pas à la bande dessinée, il fonda et dirigea la San Francisco Academy of Comic Art (association à but non lucratif), pour laquelle il rassembla une collection sans précédent ni équivalent de pages et suppléments de journaux américains contenant de la bande dessinée ou des cartoons, allant de 1894 à 1996. Cette collection a servi de ressource à de nombreux chercheurs et de matériau pour quantité de rééditions (on estime à deux cents le nombre d’ouvrages publiés par Bill Blackbeard ou avec son concours). Blackbeard a notamment dirigé les rééditions de Krazy Kat chez Eclipse Comics (1988-1992) puis Fantagraphics (2002-2011), et celle de Wash Tubbs and Captain Easy chez NBM.
En 1997, Blackbeard vendit sa collection à la Bibliothèque spécialisée de l’Université de l’Ohio, aujourd’hui connue sous le nom de Billy Ireland Cartoon Library & Museum. Elle comptait alors plus de 2,5 millions de coupures représentant 75 tonnes de papier.
Bill Blackbeard a fait pour le comic strip ce qu’Henri Langlois, en France, avait réalisé pour le cinéma. Le Neuvième Art a une dette immense envers cet homme.

Glenn Bray
Une autre collection privée tout aussi remarquable a été rassemblée, en Californie, par Glenn Bray.
Époux d’une légende de l’underground hollandais, Lena Zwalve (dont le nom a inspiré le titre du magazine Tante Leny Presenteert), Glenn Bray est l’homme qui a incité Carl Barks (le créateur de Picsou) à se mettre à la peinture, celui aussi qui a permis la redécouverte du dessinateur Basil Wolverton dans les années 1970, et l’heureux possesseur d’une formidable collection dédiée à MAD et à son créateur, Harvey Kurtzman.
Nombre d’expositions de bande dessinée parmi les plus importantes de ces deux dernières décennies n’auraient pas été possibles sans son précieux concours, grâce à sa remarquable collection centrée sur l’underground, la bande dessinée alternative et les comic books de la maison E.C.
Le collectionneur Glenn Bray le jour du vernissage de l'exposition <br>© Alberto Bocos Gil / la Cité