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choix d’architecte

la bande dessinée est un monde

texte de Jean-François Bodin, architecte du musée de la bande dessinée

La bande dessinée est un monde. Son art a une histoire. Le musée qu’Angoulême lui offre, le plus grand d’Europe, a ouvert ses portes au public en juin 2009, installé dans d’anciens chais industriels au bord de la Charente. Entièrement rénovés et agrandis d’une nouvelle aire de 5 000 m² (SHON), ils accueillent la prestigieuse collection permanente qui fait la réputation d’Angoulême dans le monde entier.

Ce nouveau site donne sur la vaste esplanade avec, en contrebas, la vue sereine et large sur le cours de la Charente, dominé par la ville historique. Ce nouvel espace n’est pas seulement un lieu de conservation, mais aussi un univers multiple dédié à l’image, en même temps qu’un lieu d’accueil de tous les publics. Ce lieu d’activités autour de la bande dessinée est enfin un lieu de référence scientifique, fort de ses archives uniques et d’une librairie amplement dotée.

L’accroissement de la richesse patrimoniale et l’abondante actualité éditoriale de la bande dessinée nécessitaient de franchir le pas, de changer d’échelle, et de renouveler les perspectives. Un nouveau musée, signe d’une approche toujours plus vaste, est né pour répondre à ces nouvelles ambitions. Dans son musée, il ne s’agissait donc pas d’illustrer la bande dessinée, dans un mimétisme qui n’en aurait fait qu’un parc d’attraction appauvrissant. Il fallait au contraire l’exposer comme un des langages majeurs de l’art, de la culture et de la vie contemporains, l’un des plus nobles parce que l’un des plus démocratiques : un art populaire au sens le plus profond du terme.

Il fallait surtout que les visiteurs de ce musée sachent qu’ils appartiennent, ou peuvent appartenir, à ce peuple : c’est une fonction patrimoniale forte qui guide la présentation des collections et leur accès. Il fallait un musée d’art contemporain, rien de moins, rien de plus. Un lieu qui nous fait pénétrer un langage, donc un monde, un monde de mondes. Et c’est ainsi qu’apparaît l’architecture de la grande galerie permanente.

En effet, deux espaces d’exposition relient en permanence patrimoine et actualité.

D’une part, une grande aire à la lumière claire mais respectueuse des œuvres, accueille de plain-pied le visiteur dans une déambulation à travers les collections. Cet espace propose une disposition en arabesque qui suit l’histoire de la bande dessinée et ses figures majeures, mais aussi sa logique profonde : pour immédiat que soit son charme, la bande dessinée n’en est pas moins un langage d’une sophistication parfois étourdissante. C’est cette diversité et cette richesse qu’il faut « expliquer », c’est-à-dire déplier, afin que chacune et chacun, de tout âge, puisse entrer dans ces plis et replis, et chemine dans le langage de la bande dessinée.

À travers ces sinueuses aires de présentation, la bande dessinée prend corps, présence et sens. Sur les vitrines d’exposition, à la hauteur de tous les publics, s’exposent œuvres, planches et documents qui symbolisent les grands moments, les grandes régions, les grandes tendances à travers lesquels cet art s’est imposé dans la culture contemporaine, et ce depuis ses origines.

La bande dessinée déploie un monde. Ce monde est physiquement présent autour des visiteurs, à travers autant d’objets, de figures, etc., dont la présence rythme, dans des vitrines disposées tout au long du parcours, le cheminement du visiteur. Ce dernier va peu à peu s’enfoncer dans un univers aussi plaisamment, et aussi profondément, que lorsque nous nous isolons entre les deux pans magiques d’une couverture d’album. Car justement, ce geste « d’ouvrir une bande dessinée », si reconnaissable parmi tous, n’est pas oublié dans le parcours. Des fauteuils amples reçoivent dans leurs criques les lecteurs qui ont envie de se plonger dans les albums qui leur sont proposés en libre accès. Enfin, des espaces multimédia scandent eux aussi la lecture plurielle de l’univers de la bande dessinée.

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Et l’arabesque, à l’instar de l’attirance et la de fascination qu’un récit d’images et de bulles exerce sur notre imagination, nous happe dans son circuit. Guide invisible et discret, qui nous lâche la main au bout d’un parcours à travers les grandes étapes, les grands genres, les grands thèmes qui ont imposé la bande dessinée dans notre imaginaire. Des grands ancêtres aux grands contemporains, à travers des cultures par ailleurs les plus éloignées, chaque auteur est singulier, et pourtant tous nous disent à quel point la bande dessinée se révèle d’une transversalité surprenante vis-à-vis des différences culturelles, de Bécassine aux mangas, des superhéros aux petits villages de Gaule.

Autour de cette arabesque, des espaces plus spécifiques se nichent à l’écart. L’un invite le visiteur à découvrir les étapes successives de la réalisation d’une bande dessinée, du découpage premier à la mise en couleur en passant par l’esquisse, le lettrage, etc. L’autre est dédié aux maîtres du trait qui ont tracé les grandes lignes qui aujourd’hui sillonnent et mettent en perspective notre vision du monde.

D’autre part, un espace d’exposition temporaire disposant d’une belle hauteur de plafond jouxte cette grande galerie de l’évolution de la bande dessinée et rendra possible l’hommage nécessaire aux créateurs et à leurs univers, sous un jour plus monographique. Enfin, un ensemble de services vient intégrer ces deux espaces dans une aire de vie, d’échanges et de commodités (librairie, salle polyvalente, atelier pédagogique et accueil des groupes, centre de documentation, accueil, esplanade, promenades sur le quai de Charente).

La bande dessinée est faite de mots, de traits, de couleurs, de chair et d’âme. Comme aucun autre langage, elle lie toutes ces dimensions à travers un langage qui progresse, qui se compose et qui donc nous parle, et nous happe. Les idées noires n’ont plus le même noir depuis que Franquin a pris au mot l’expression toute faite, et livré une œuvre faite de noir autant que Tintin au Tibet naissait des « rêves de blanc » qu’Hergé, assoiffé de pureté, faisait à ce tournant de sa vie. Et à tout prendre, le meilleur film du Paris des années 1990, n’appartient pas au 7ème art : c’est à Dupuy et Berberian que nous le devons – c’est l’univers de Monsieur Jean.

Que ce soit pour refléter une époque, symboliser une quête spirituelle ou sublimer le désespoir, la bande dessinée a grandement mérité qu’on la regarde à sa véritable altitude : à hauteur de pages. Peu importe que l’on soit enfant ou adulte. Elle a mérité que l’on admette que, comme pour tout art, il faut se plonger dans son univers si l’on veut en ressortir transformé et grandi… ou tout simplement plus heureux. C’est cette plongée que le Musée de la bande dessinée et l’ensemble de ses services visent à offrir au public.

Jean-François Bodin
architecte du musée de la bande dessinée

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