bande dessinée : leur révolution ! - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
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bande dessinée : leur révolution !

par Michel-Edouard Leclerc

J’ai toujours été passionné par le neuvième art. La bande dessinée est un formidable territoire de créativité pour les artistes. Aussi, lorsque les mécènes du Fonds Hélène&Edouard Leclerc ont accepté mon projet d’exposition consacrée aux auteurs de bande dessinée publiés dans les revues Métal hurlant et (À suivre), entre 1975 et 1997, j’ai eu l’impression de réaliser l’un de mes rêves.

C’est dans l’atelier de Philippe Druillet que tout a été fomenté un beau soir de l’été 2012 à deux encablures de la gare Montparnasse. Je revenais de Landerneau, Finistère. Nous venions de mettre sur les rails le jeune Fonds Hélène&Edouard Leclerc pour la culture et l’art contemporain. L’exposition consacrée au peintre Gérard Fromanger avait reçu ses premiers visiteurs. Nous nous préparions déjà à accueillir les installations du plasticien Yann Kersalé. J’avais par ailleurs un vrai métier et la journée avait été épuisante. Lorsque je débarquai chez Druillet, j’avais bien sûr plein d’autres projets dans la tête mais pour l’heure, je venais retrouver une joyeuse bande de dessinateurs et de scénaristes, tous auteurs du neuvième art, réunis pour faire la fête.
Il faut dire que l’endroit s’y prête. Sitôt passé la porte du peintre Gérard Le Cloarec qui jouxte celle de Philippe Druillet, on pénètre dans l’antre de l’ogre.
Chaque visiteur se doit au préalable de saluer une relique de Rascar Capac dont le chef crânien arbore les plumes d’oiseaux interdits et les phalanges sont parées de druilletesques bagouzes... Du pur métal kitsch, histoire de mettre l’ambiance, avant de découvrir une sorte de grand loft dominé par la gueule d’un authentique rhinocéros ! Le lieu est doté de toutes les fonctionnalités indispensables à un artiste qui travaille dans la démesure. J’énumère : un palan pouvant tracter une bonne demi-tonne de sculptures, une mezzanine lambrissée entièrement dédiée au repos du guerrier ; au rez-de-chaussée, au milieu de tréteaux chargés de livres, de dessins et de baffles capables de transformer l’atelier en scène d’opéra, deux chevaliers en armure de résine toisent une salle à manger digne du décor des Rois maudits, reliquat d’une commande de Benjamin de Rothschild.
Imaginez, entourant le Maître sur un trône Arts déco revisité par l’auteur de Salammbô, une bonne vingtaine de dessinateurs, survivants ou héritiers de la génération Métal, imbibés de rock, de musiques de films, nourris de récits de science-fiction et d’une littérature réécrite au burin, et vous aurez idée du délire.
Oh, ne vous fiez pas aux apparences. Derrière le bavardage savant et passionné d’un Jean-Pierre Dionnet, les interpellations rabelaisiennes d’un Liberatore, l’apparente sagesse professorale d’un Nicollet ou les postures d’éternel adolescent d’un Killoffer… Nous sommes là dans la Mecque de la BD.
C’est en ce lieu et à un moment avancé des libations que Jean-Baptiste Barbier, galeriste du même nom, m’a interpellé : « Fromanger, Miró… Tu ne crois pas que Druillet, Mœbius, Tardi feraient bonne figure aux Capucins de Landerneau ? Voilà qui ferait du bruit en Bretagne ! » Pour tous les invités, l’affaire semblait entendue et j’acquiesçais. Il restait à en écrire le scénario.
Je connaissais Jean-Baptiste Barbier. Dix-sept ans de fréquentation du Festival d’Angoulême nous avaient liés d’amitié et je le savais crédité de la confiance de nombreux artistes amis, comme Loustal, Serge Clerc, Nicolas de Crécy, François Avril, José Muñoz et André Juillard. C’est donc lui qui, enthousiaste, proposa la rencontre avec Étienne Robial, concepteur graphique au milieu des années 1970 des revues Métal hurlant et (À Suivre). Je proposai à Jean-Baptiste d’adopter un parti pris artistique, en guise de « chemin de fer » pour l’exposition : raconter l’histoire parallèle des deux revues à partir desquelles une cinquantaine d’auteurs révolutionnèrent la bande dessinée en ouvrant la voie à une création plus en prise avec les préoccupations sociales et les évolutions culturelles de l’époque.
On se transporta chez les uns et chez les autres.
On se retrouva un soir de printemps 2013 au Café de l’Alma à Paris. Jean-Pierre Dionnet, comme d’habitude intarissable, tenait le micro pour relater l’aventure épique (et souvent picaresque) de Métal hurlant. Benoit Peeters, avec des airs savoureux de premier de la classe, réécrivait les riches heures du journal (À suivre), et Étienne Robial, heureux, revivait manifestement des moments palpitants de sa vie.
De juin à juillet 2013, je commençai avec Jean-Baptiste les interviews des protagonistes : Jean-Pierre Dionnet et Philippe Druillet (dans l’atelier de ce dernier) ; André Juillard et José Muñoz (à la galerie Barbier-Mathon), Enki Bilal au musée des Arts et Métiers, Nicolas de Crécy et Benoît Peeters (toujours à la galerie), François Bourgeon (chez lui en Bretagne), François Schuiten (dans son grenier à Bruxelles), et puis aussi Loustal, Étienne Robial, Frank Margerin, Serge Clerc, François Boucq et Philippe Manœuvre que Jean-Baptiste opérait en solo. Toutes ces interviews ont constitué un riche matériau pour animer le projet.
Et le titre ! Mais oui, quel titre pour l’exposition ?
Druillet imaginait du Métal partout : Génération Métal lui allait bien. Mais le vocable ne recouvrait qu’une partie de l’histoire. Et pour les gamins d’aujourd’hui, le « métal », c’est avant tout la musique, le rock. On imagina alors La Ligne et le Chaos. Cela faisait sens, vu les revendications éditoriales affirmées par les deux revues mais c’était probablement trop conceptuel !
Benoit Peteers proposa : La bande dessinée en liberté. Tout le monde applaudit ! Mais quel autre mouvement n’aurait pas revendiqué une telle appellation ?
On retint donc les termes de rupture, d’émancipation et finalement je proposai celui de révolution.
Comprenez : la bande dessinée constitue l’un des premiers supports artistiques de la production éditoriale dans le monde. Sous forme de mangas, de comics, de strips ou d’albums, l’histoire du neuvième art a été rythmée par le rôle phare d’artistes fabuleux tels que Winsor McCay, Franquin, Uderzo, Hergé, Peyo. Et au milieu des années 1970, la bande dessinée offre une multiplicité de créations publiées dans des albums, des journaux et plusieurs revues spécialisées : L’Écho des savanes, Pilote, Charlie, Fluide glacial
Mais, c’est vraiment en rupture avec les codes de leurs prédécesseurs et en revendiquant leur autonomie par rapport à la bande dessinée classique franco-belge que les auteurs, publiés dans Métal hurlant et (À Suivre), ont su proposer un renouvellement du genre.
L’exposition 1975-1997 : la bande dessinée fait sa révolution... constitue une première. D’abord, par son ampleur, par la diversité des auteurs exposés, et aussi par son rayonnement : après les Capucins de Landerneau, elle prend résidence à Angoulême, capitale française de la bande dessinée, par l’entremise de Gilles Ciment, Directeur de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.
Il n’y aura pas de meilleure reconnaissance pour ce mouvement majeur du neuvième art que le plébiscite des publics enthousiastes de Landerneau et d’Angoulême !

Michel-Edouard Leclerc