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propos d’artistes

recueillis par Michel-Édouard Leclerc et Jean-Baptiste Barbier

Des entretiens filmés avec une douzaine d’auteurs issus des deux revues sont présentés dans l’exposition. Quelques morceaux choisis.

philippe druillet

M-E. L. Comment en arrivez-vous à Métal hurlant ? Comment germe le projet ? Vous avez tout de suite envie de faire votre revue ou pas ?
Non, il y a d’abord une antériorité, c’est L’Écho des savanes. Ça joue aussi avec le monde du rock, on était un groupe de rock, un groupe de rock graphique. On était bien à Pilote, on y était très bien, mais on voit l’exemple Mandryka, Bretécher, Gotlib avec L’Écho, où il y a une plus grande liberté. On est des autonomes, on est fou, mais nous aussi, on a besoin de se rassembler. On assiste au drame entre un couple qui s’adorait, qui est Gotlib-Goscinny, un déchirement. Je passais en moyenne deux heures par jour au téléphone avec Gotlib où il me racontait le drame. Goscinny ne supportait pas qu’il soit allé trop loin dans la scatologie, il n’aimait pas la scatologie. Mais il y avait un syndrome de liberté, de puissance et d’envie d’avancer. Métal hurlant – et nous sommes bien d’accord – c’est Mandryka qui en a inventé le concept et le titre.

enki bilal

M-E. L. Quand Métal se développe, tu as l’impression qu’il y a un vent particulier, un courant derrière cette revue ?
Oui. On peut dire que Métal va attirer sur lui tous les regards. C’est une époque où les kiosques sont assaillis par les gens. Les gens lisent énormément, les hebdos, les mensuels… Il y a un bouillonnement, ça bouge beaucoup. Sur le plan politique, c’est tendu, à la fin des années 1970. En Europe, il y a des problèmes d’extrémisme, il y a Tito qui meurt dans les Balkans, les choses changent. On est dans quelque chose d’assez effervescent. Et sur le plan culturel, cette ouverture donne à voir toute une nouvelle jeunesse, qui est passionnée par le graphisme, par le délire du graphisme. La science-fiction, c’est une espèce de libération de l’imaginaire. Il y a le rock qui est très important aussi… Le rock vient se greffer tout naturellement à Métal hurlant.
Il y a une espèce de conjonction et on se dit tout d’un coup que celui qui aime le rock aime la bande dessinée. C’est la même culture, on va dans le même sens, c’est une forme de révolte, de rejet de choses du passé. C’est un peu ça aussi Métal hurlant. C’est un rejet de l’installation un peu figée de Dargaud et de Pilote. Métal hurlant reste le déclencheur de cette prise de conscience, de cet air de liberté, de ce parfum de liberté… On l’avait tous. Ceux de ma génération, on l’a tous ressenti à moment-là avec cette émancipation presque physique, politique, intellectuelle, par rapport à ce qu’était Pilote, cette espèce d’énorme institution, géniale évidemment, mais… Les ailes ont commencé à pousser à ce moment-là.

frank margerin

J-B. B. Métal hurlant est un journal, dans les premières années, très orienté vers la science-fiction, vers le fantastique, ça ne t’a pas posé de problème, c’était ta culture ou tu t’y es fait pour le magazine ?
Quand je me suis pointé à Métal hurlant, je ne savais pas trop de quoi ça parlait. J’avais bien vu que c’était un journal de science-fiction, mais je ne pensais pas rester à Métal hurlant. Je m’étais dit – c’était un peu prétentieux de ma part – : C’est un bon journal pour commencer. À l’époque, c’était un jeune journal et on en parlait très peu. Moi, mon rêve, c’était de dessiner un jour dans Pilote. Je pensais que j’allais pouvoir faire mes premières armes dans un petit journal pas connu et un jour, si tout va bien, je serai dans le grand journal Pilote.
Je me suis plié au fait que ce soit un journal de science-fiction et dans mes premières histoires, j’ai inclus quelques petits martiens, c’était la touche SF vue à travers mon univers. Moi, j’adorais dessiner des petits papis, des retraités dans des pavillons avec des vieux postes de radio, c’était ce que j’aimais. J’aimais les trucs rétro, je faisais beaucoup de brocantes, je chinais, j’avais une vision assez passéiste de l’univers de mes personnages. J’ai mélangé les pavillons et les martiens, et ça a donné une espèce de BD science-fiction à ma manière.

serge clerc

J-B. B. Métal, ça représentait quoi, pour toi ?
Métal, c’était vraiment le Graal. C’était la revue qui venait après Pilote. Moi, avant, je voulais travailler à Pilote, mais quand j’ai vu Métal, j’ai dit : Je veux travailler à Métal ! C’était l’endroit où il fallait être. C’était le canard qui était au top niveau.

Et tu avais déjà des maîtres, au niveau dessin, qui t’inspiraient ?
Je lisais Pilote, donc Pilote, c’était Mœbius, c’était Druillet. Et eux, ils ont fondé Métal hurlant, donc, je les ai retrouvés. Mon maître, c’était Mœbius. Il n’y avait pas de contestation là-dessus. Je lisais Blueberry et je lisais aussi les chroniques de science-fiction qu’il faisait dans Pilote. Il a commencé à écrire et dessiner quelques chroniques de science-fiction, c’était tout nouveau. Quand il a créé Métal, il a continué. J’ai acheté le No.1, le No.2, le No.3 et puis, j’ai envoyé des dessins. J’ai été engagé pour le No.4, à ma grande surprise.

jean-pierre dionnet et philippe manœuvre

Jean-Pierre Dionnet On a été les meilleurs dans notre domaine, dans cinq minutes d’éternité, c’est vrai, ce n’est pas beaucoup, même dans dix secondes d’éternité, mais on a été les rois du monde.

J-B. B. Si tu devais comparer Métal hurlant et (À suivre) à deux groupes de rock, tu dirais que ce sont les Beatles et les Rolling Stones ?
Philippe Manœuvre Non, pas du tout, non, non, Métal hurlant c’était Hendrix, les autres ils font ce qu’ils veulent, je ne sais pas, je ne me suis pas préoccupé de leurs problèmes, mais nous Métal, c’était Hendrix, voilà, c’était ça. C’était un journal protéiforme qui a changé plusieurs fois de visage, les fans suivaient, les petites filles savaient, les censeurs censuraient, les parents hurlaient, voilà. Et tous les dingues de France nous suivaient, des gens qui avaient vu des aliens, ils nous appelaient, on était en contact avec tout le monde. C’est bizarre, il n’y avait pas Internet, mais on avait créé une communauté, il y avait une communauté de mabouls qui étaient tous là. C’était très, très, très fou.

josé muñoz

M-E. L. Quelles étaient pour toi les caractéristiques de (À suivre) ? C’était une tribu ?
Une tribu composée de délégués des autres tribus, un congrès tribal. L’esprit de (À suivre), du début des années 1980, a été la longueur narrative et un ensemble tribal avec différentes obsessions, différentes façons de raconter ton impression de la vie. Avec Mougin, je me rappelle d’une conversation qui était liée à une ambition de romancier bédéiste, de narration à partir de la réalité. On n’était pas dans le passé. On n’était pas dans le futur. Une des premières situations de compréhension mutuelle était le présent, dans le cadre policier, comment le prendre.
Alors, à côté, dans le premier (À suivre), tu avais l’extraordinaire travail de Tardi et Forest, un délire imaginatif, fort bien, avec le dessin de Tardi que j’aime beaucoup, le même type de travail qu’il a employé pour Griffu avec Jean-Patrick Manchette. On connaissait déjà chacun le travail de l’autre, Didier Comès, Jacques Tardi, et aussi Chantal Montellier. On était une tribu un peu nerveuse, expressive.

françois schuiten

J-B. B. Comment navigues-tu entre ces deux magazines, parce que tu publies régulièrement dans (À suivre) à partir de 1982 tout en continuant à publier dans Métal ?
Oui. Je vais être un peu un traître, dans le sens où j’ai commencé par Métal et c’est vraiment là où je suis né. Et je remercie encore Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manœuvre, parce qu’ils nous ont donné, à mon frère et à moi, la possibilité de faire des histoires qui étaient à chaque fois assez différentes : Carapaces, La Débandade, Le Tailleur de brume… Des explorations graphiques qui permettent aux auteurs d’apprendre leur métier.
Avec Claude Renard, on explore le crayon avec Aux médianes de Cymbiola, avec Le Rail, une narration graphique à double temps. Métal est une plateforme d’une ouverture unique. On a eu la chance de se faire les dents très tôt. C’est là où la revue est essentielle. On apprend, on écoute en voyant le regard des autres, en voyant ce qu’on reçoit de nos lecteurs. Puis, on corrige. Ce dialogue-là est unique et il est permis grâce aux revues.
Le rapport entre les deux journaux va être compliqué… Je me rappelle d’une séance terrible, un après-midi, où je dis à Jean-Pierre Dionnet que je vais travailler pour (À suivre). Pendant trois heures, il me fait un numéro extraordinaire. Ça gueulait, ça hurlait, ça pleurait : Tu me trahis, comment oses-tu ? Moi, qui t’ai fait… Enfin, du grand Dionnet ! Il y avait là aussi Claude Renard, mais c’était surtout à moi qu’il s’adressait. J’étais le traître. Claude était tétanisé. On est sortis vannés, rincés, mais ma décision était irrévocable. J’avais besoin de la créativité Métal, mais j’avais aussi besoin d’une aventure d’un autre type, celle que je commençais à ce moment-là avec Benoît Peeters, un ami d’enfance. Une autre exigence, une autre rigueur, et surtout le regard d’un Mougin très malin qui ne regardait pas nécessairement ce que tu faisais, mais ce que tu allais faire. Plutôt que se pencher sur tes planches, il s’intéressait à tes rêves. Il posait de drôles de questions - d’où je venais, les rapports avec mon père. Sans en avoir l’air, il a cru profondément en nous. Il nous a vraiment, Benoît et moi, inspirés, et toujours avec un coup d’avance. Ce personnage complexe, controversé ne plaisait pas à tout le monde. Il a cependant joué un rôle des plus importants dans l’évolution de notre travail.

jacques de loustal

J-B. B. Comment se fait la rencontre avec Métal hurlant et Jean-Pierre Dionnet ?
Elle est liée au cousinage entre Rock & Folk et Métal hurlant. Les gens de Rock & Folk avaient mis de l’argent dans Métal hurlant – Philippe Paringaux, Philippe Koechlin et deux autres personnes. Il y avait surtout dans Métal hurlant cette sensibilité rock’n’roll, cinéma, science-fiction, roman noir, il y avait tous les textes de Jean-Pierre Dionnet où on apprenait des tas de choses, où il nous informait sur toute cette culture, qui n’était pas aussi facile d’accès que maintenant.
Avec Philippe Paringaux, quand on faisait des histoires, on ne savait pas trop si elles seraient publiées dans Métal hurlant ou dans Rock & Folk, parce que Rock & Folk publiait aussi des BD, des histoires de Lionel Koechlin, de Serge Dutfoy ou même de Pierre Le-Tan.
C’était évident qu’en travaillant à Rock & Folk, je n’allais pas atterrir chez Circus
À Rock & Folk, et surtout à Métal hurlant, on a aligné beaucoup d’histoires courtes, qui ont constitué des albums, comme des recueils de nouvelles. Il y a eu New York-Miami en 1980, et après, Clichés d’amour en 1982. En plus, ce qu’il y avait de très agréable, c’est qu’on pouvait se permettre d’essayer des styles différents, des modes de narration différents, d’une histoire à l’autre, parce qu’on était sur des formats de quatre à huit pages, dix pages maxi.
Mais moi, je n’ai jamais été vraiment un des grands permanents de Métal hurlant, contrairement à Margerin, Serge Clerc, Tramber, Jano ou Chaland. J’étais plus dans les numéros spéciaux, les numéros à thème. Il y avait beaucoup de numéros sur le rock, des numéros sur le polar… Je me rappelle avoir participé à un numéro spécial, Vers un futur heureux. J’étais toujours un petit peu en marge de Métal, et puis j’avais mes études d’archi.

françois bourgeon

M-E. L. Quand l’aventure (À suivre) a démarré, tu l’as regardée avec bienveillance ?
Oui, oui… Il y avait des auteurs que j’aimais beaucoup, Cabanes, Forest, Tardi… Le côté narration me plaisait. J’ai mis du temps à m’en apercevoir, mais finalement, la bande dessinée qui m’a permis de continuer à en faire, c’est La Ballade de la mer salée de Pratt. Quand j’ai lu ce bouquin, je me suis dit : Voilà, on peut faire ça en BD, donc on peut faire d’autres choses ! Ce n’est pas fermé, on n’est pas dans le truc pour gosses ad vitam aeternam, coincés, avec les parents et les instits derrière, on peut faire du roman.
La démarche de (À suivre) pour le roman en BD – on se rappelle les alliances scénaristes et dessinateurs, Cabanes-Forest avec le Roman de Renart, Tardi et le même Forest pour Ici Même –, a donné des belles choses. Comès aussi…
C’était vraiment une revue qui m’intéressait et je pense d’ailleurs que s’ils avaient persisté à faire du noir et blanc, je leur aurais certainement proposé quelque chose en noir et blanc.

Tu voyais comment Métal hurlant ?
Métal, c’était un journal que je lisais régulièrement, que j’aimais beaucoup. Il était par contre plus SF que je ne le suis. Bon, il y a Cyann, mais, c’est une autre aventure, et bien plus tardive. À l’époque, j’étais beaucoup plus dans l’idée du récit historique, basé sur mon imaginaire, mais appuyé sur l’Histoire.

Tu fréquentais des auteurs de Métal, comme Druillet ou Mœbius ? Tu avais des contacts avec eux ?
Non, Druillet, je ne l’ai jamais rencontré. Mœbius, j’ai eu une ou deux fois l’occasion de déjeuner avec lui et de discuter un peu. Celui que je connais le mieux, et qui a fait assez peu de choses à Métal – l’album Fariboles sidérales –, c’est Claude Lacroix. Lui, je l’ai connu parce qu’on était ensemble dans la presse enfantine, à Bayard Presse ou dans d’autres revues.

françois boucq

J-B. B. Tu regardais ce qui se passait dans Métal hurlant ? Tu as suivi la naissance de Métal ? Tu en pensais quoi ?
J’ai tout de suite vu le premier numéro de Fluide Glacial, le premier numéro de Métal hurlant et le premier numéro de (À suivre). On était vorace de bande dessinée. Je ne sais pas si aujourd’hui les jeunes pratiquants de bande dessinée sont aussi voraces, mais moi j’étais avide.
D’un seul coup, on voyait des bandes dessinées qui étaient hors du commun, hors de ce que l’on avait pu voir – même si j’adorais Pilote. Mais de voir Arzach par Mœbius, je me disais : Qu’est-ce que c’est que cet OVNI ? On se permet ça dans la bande dessinée ?… Ou dans (À suivre), Ici Même, plus de 150 pages de bande dessinée, alors qu’on était contingenté à 46 pages d’habitude.

C’est le début d’une liberté ?
Les horizons soudain s’élargissent. On se rend compte que ça sera possible de le faire. Donc, comment l’envisager pour soi ? Comment envisager pour soi une telle possibilité d’expression ?

andré juillard

J-B. B. Comment es-tu entré chez (À suivre), toi qui venais de Circus ?
J’avais surveillé la sortie du No.1, on en parlait un peu dans le milieu, et j’étais allé proposer mes services dès les premiers numéros.

J-B. B. (À suivre) commence en février 1978…
Je travaillais encore aux éditions Fleurus où j’avais fait une bande dessinée médiévale très classique. J’avais découpé mes pages et j’en avais fait un dossier consistant que j’avais porté à Jean-Paul Mougin, le rédacteur en chef de (À suivre). Il n’en a pas voulu. Pourtant, j’avais envie de travailler dans cette revue, mais je n’avais pas de projet bien défini. Il m’a remercié d’une manière un peu rude. Enfin, ceux qui connaissaient Jean-Paul Mougin savent comment il fonctionnait… Mais je n’étais pas tellement déçu, parce que je m’y attendais. Je voyais bien que je n’étais pas encore au niveau. Quelques années plus tard, je l’ai croisé dans un festival, il avait repéré l’amélioration de mon travail et m’avait déjà embauché pour quelques illustrations et récits courts, ses propos ont été plus amènes : « Ecoute, si jamais tu as un projet d’histoire longue pour (À suivre), je serais ravi de t’accueillir. Je n’ai pas attendu qu’il me renouvelle l’invitation. J’ai commencé à travailler sur un scénario, quelques semaines plus tard, je lui ai présenté. Il l’a accepté. C’était Le Cahier bleu, en 1993.

M-E. L. Je reviens en arrière, au milieu des années 1970, tu étais donc aux éditions Fleurus, et à la même époque, il y avait déjà Métal hurlant, L’Écho des savanes… On sortait de l’esprit Pilote. Tu te sentais d’une école de bande dessinée, tu voulais te rattacher à une équipe de copains, d’auteurs, ou tu étais un loup solitaire ?
Non, je n’étais pas un animal solitaire, je suis un être très sociable et nous étions une véritable équipe aux éditions Fleurus. C’était même une sorte de famille avec un esprit très bon enfant… J’ai débuté là tout simplement parce que c’est dans cette maison qu’on a accepté mon travail. J’étais passionné par la bande dessinée, je regardais tout ce qui pouvait se faire. Au début, c’était Pilote, le grand Pilote de Goscinny, qui m’a interpellé. Et puis, de nouveaux journaux sont apparus, comme L’Écho des savanes, (À suivre) et Métal hurlant, ils ont vraiment fait date. Je rêvais de travailler dans ces revues, alors que bien avant, je rêvais plutôt de travailler à Tintin ou Spirou. Mais, l’ouverture de la bande dessinée à un public plus large, sortir de l’univers enfantin ou adolescent où était contenue encore la bande dessinée, c’était vraiment plus exaltant !

M-E. L. (À suivre) avait une proposition, un positionnement artistique qui manifestait clairement la volonté de sortir du monde de l’adolescence. Selon toi, c’était un manifeste revendiqué ?
Je suppose qu’il était revendiqué, c’était évident que ce n’était plus une bande dessiné à la papa ou à la grand-papa, que je ne renie absolument pas, mais il y avait de nouvelles ambitions. Chez (À suivre), avec le roman graphique, nous n’étions plus prisonniers du module habituel de l’album BD couleur, 44 pages ou 64 pages. On pouvait envisager des histoires au long court.

nicolas de crécy

M-E. L. Tu te souviens de ton passage de lecture des classiques de la bande dessinée à la génération qui te précède ?
Oui, je me souviens. Je pense que ça s’est fait avec Bilal, parce que ça reste classique ; je l’ai découvert à la bibliothèque, j’ai vu Partie de chasse… Je suis venu tard à une bande dessinée différente de la bande dessinée classique, ça m’intriguait ; je me suis dit, tiens on peut faire des choses différentes, plus travaillées, plus peintes. Il y avait aussi, dans Métal hurlant, Richard Corben qui faisait des choses qui étaient intéressantes et qui m’intriguait, encore une fois, plus par le graphisme que par l’univers propre.
Ensuite, je suis venu à (À suivre), c’était quand j’étais à l’atelier de bande dessinée de l’école des Beaux-arts d’Angoulême, j’avais 17, 18 ans.

J-B. B. Qu’est-ce que tu as apprécié dans ton premier regard sur (À suivre) ?
C’est Tardi qui m’a amené à découvrir (À suivre). C’était un autre point de vue de la bande dessinée, par le noir et blanc, par un graphisme plus simple, plus synthétique, et comment on peut aller plus loin. En fait, c’était le pan plus littéraire de la bande dessinée qui m’attirait et que j’ai trouvé aussi avec Jean-Claude Forest. Je me souviens de La Jonque fantôme vue de l’orchestre qui, pour moi, est une révélation, au-delà du graphisme, qui est intéressant, mais surtout par le côté littéraire. On était vraiment dans un système de littérature dessinée. Là, j’ai vraiment fait des découvertes ; notamment Muñoz et Sampayo, qui m’ont énormément marqué.

M-E. L. Quand tu fais référence à la littérature, tu veux dire que le dessin a l’air de servir le texte ou que le dessin lui-même participe de l’atmosphère de la littérature ?
En fait, on pouvait presque dire que le dessin par lui-même correspondait au style d’écriture. Un écrivain a un style et va écrire d’une certaine manière.