entretien avec david b. - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
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n o c t u r n e s

entretien avec david b.

par Thierry Groensteen

Avec Le Cheval blême puis Les Complots nocturnes, David B. a largement contribué à inventer la forme spécifique du récit de rêve en bande dessinée. Mais le rêve est un thème omniprésent dans son œuvre, de L’Ascension du Haut Mal à Babel, d’Urani au Capitaine écarlate. Une rencontre s’imposait avec ce maître de l’onirisme.

À quel âge avez-vous commencé à éprouver de l’intérêt pour vos rêves ?
Je le raconte dans L’Ascension du Haut Mal. J’étais chez mes grands-parents paternels. Il y avait, dans la chambre où nous dormions, une grande armoire. J’ai rêvé que le dieu Anubis sortait de l’ombre de cette armoire et s’avançait vers moi. C’est le premier rêve qui m’ait vraiment marqué. Il avait un côté menaçant mais aussi un côté familier et je dirais presque plaisant. Avec mon frère, nous étions fascinés par toutes sortes de choses, les dinosaures évidemment, les châteaux-forts… et les dieux égyptiens faisaient partie de ces choses fascinantes. Ces personnages humains avec des têtes d’animaux nous intriguaient, nous en avions abondamment parlé entre nous… J’avais gardé de ce rêve un sentiment étrange.

Quel âge aviez-vous ?
Quelque chose comme cinq ans.
(…)

Avec votre frère et votre sœur, vous vous racontiez vos rêves mutuellement ?
Pas tout le temps, mais cela arrivait. Je ne me souvenais pas toujours des miens. Nous en parlions quelquefois au petit déjeuner, devant les parents. Je me souviens que, après avoir vu une émission de télévision sur la science-fiction – chose rare dans les années soixante – dans laquelle avait été diffusé un extrait de film avec un robot marchant dans la terre et pourvu d’énormes griffes, j’en avais rêvé. Je l’avais raconté à mon frère et lui, ensuite, l’avait raconté au petit déjeuner comme s’il s’agissait de son rêve à lui. Il m’avait volé mon rêve ! Nous nous étions disputés et battus à cause de cela…

À quel moment avez-vous commencé à vouloir garder une trace de vos rêves ?
À l’adolescence, vers quinze, seize ans. C’est devenu une pratique vraiment régulière à la sortie des Arts appliqués, en 1981.

Vous les notiez pour ne pas laisser perdre quelque chose qui avait un caractère intrigant, mais sans imaginer que vous en tireriez un jour quelque chose ?
Oui, c’était ça. Je ne les notais pas par utilitarisme, mais parce qu’ils me frappaient. Je me réveillais souvent avec le sentiment de ne pas avoir rêvé, mais d’avoir été ailleurs, dans un autre monde un peu lovecraftien, où j’avais vraiment vécu des choses étranges. Il fallait garder une trace de ça !

Il s’agissait de relations écrites, où vous faisiez déjà des dessins ?
C’était purement écrit. [Il se lève et va prendre un grand cahier vert sur une étagère. Les pages en sont couvertes d’une écriture serrée.] Voilà le cahier où je les retranscrivais, à la suite les uns des autres. Au début, il n’y a aucun dessin. Plus tard, quelques croquis apparaissent ici et là dans les marges. Les premiers rêves notés « à chaud » sont datés de 1980, donc à l’âge de vingt-et-un ans, mais j’ai aussi consigné des « rêves anciens » dont je me souvenais. Et il y a quelques feuilles volantes avec d’autres rêves notés antérieurement qui sont glissées dans le cahier.
(…)

Avec Le Cheval blême, puis L’Ascension du Haut Mal, vous avez été un de ceux qui, en France, ont ouvert la bande dessinée à l’intime…
C’était le projet même de L’Association, d’explorer des voies dans lesquelles la bande dessinée ne s’était pas encore risquée. En littérature, les mémoires, les récits intimes, les journaux de voyage, les récits de rêve, la poésie ont droit de cité ; alors que la bande dessinée, elle, paraissait vouée à l’aventure ou à l’humour. Certes, il y avait déjà eu Crumb et puis on voyait arriver les Canadiens, Julie Doucet, Seth, Chester Brown… Nous avions les comics de ces gens-là sur la table. On s’intéressait à eux parce qu’ils travaillaient sur des sujets que la bande dessinée avait peu traités. J’ai commencé par le rêve parce que j’avais déjà du matériel tout prêt, grâce au cahier dans lequel je les avais consignés.

Dans la bande dessinée française, voyez-vous des antécédents ?
C’est Gotlib qui m’est revenu en mémoire quand j’y ai pensé. Dans la Rubrique-à-brac, il y a beaucoup d’épisodes dans lesquels il abordait des souvenirs ou des choses intimes. À l’époque, j’en avais été très marqué, parce que je sentais que l’enjeu n’était pas le même que dans ses histoires habituelles qui me faisaient rire. Même si je ne comprenais pas tout. Il y avait cet épisode dans lequel il raconte que, pendant la guerre, il vivait chez des paysans, mais sans dire pourquoi ; je n’ai compris que bien plus tard que c’était parce qu’il était juif et qu’il s’y cachait.

Pour vous, le récit de rêve a-t-il été un moyen un peu oblique, voire détourné, d’aborder le territoire de l’autobiographie ?
Oui, tout à fait. Le Cheval blême a été le premier de mes livres dans lequel j’ai mis quelque chose de moi, de mes angoisses, de mes peurs, de mes espoirs… Ça m’a aidé à me lancer, ensuite, dans L’Ascension. À me dire que je pouvais le faire.
(…)

Extrait de Thierry Groensteen (dir.), Nocturnes, le rêve dans la bande dessinée, Citadelles & Mazenod / la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, novembre 2013.
En médaillon : David B. photographié par Nicolas Guérin à Angoulême en janvier 2013.