le parcours de l’exposition - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
Acheter vos billets musée en ligne
familles et jeune public groupes scolaires et parascolaires visiteurs en situation de handicap
FR | EN
le pass sanitaire est obligatoire à partir de 12 ans pour l’accès au musée, à la bibliothèque et au cinéma
accueil > votre visite > au programme > expositions temporaires > archives des expositions > archives des expositions 2013 > nocturnes : le rêve dans la bande dessinée > le parcours de l’exposition

n o c t u r n e s

le parcours de l’exposition

par Thierry Groensteen

Le visiteur parcourt successivement cinq espaces thématiques, des premiers rêves aux frontières entre rêve et réalité, en passant par le journal de rêves, l’onirisme fantastique et, bien sûr, les cauchemars.

premiers rêves

Le récit de rêve, dont on trouve de magnifiques exemples enluminés dans les manuscrits médiévaux, est bien plus ancien que la bande dessinée. Celle-ci l’a immédiatement adopté, puisque Rodolphe Töpffer (1799-1846), déjà, en introduisit dans la plupart de ses albums. Les éditeurs d’estampes populaires, comme Pellerin à Épinal ou Quantin à Paris, et les hebdomadaires illustrés du XIXème, tel que l’Illustrated London News, explorent en pionniers l’imaginaire onirique. En France comme aux États-Unis, le rêveur est presque toujours un enfant, l’évasion par le rêve apparaissant comme un prolongement du jeu.

Avec son Little Nemo in Slumberland, Winsor McCay livre un classique insurpassable et érige le récit de rêve en genre en soi. Mais d’autres cartoonists américains de la première heure ont exploré la même veine, notamment George McManus (Nibsy the Newsboy), Peter Newell (Polly Sleepyhead) et Frank King (Bobby Make-Believe puis Gasoline Alley). Le rêve est alors l’un des artifices qui donnent consistance à toutes les divagations de la fantasy.
Des pièces rares de la main de McCay sont entourées de planches de ses prédécesseurs et imitateurs immédiats, ainsi que d’hommages par plusieurs dessinateurs contemporains. En avant-première, on découvrira aussi deux planches de la reprise de Little Nemo par Frank Pé.

journal de rêves

Il a fallu attendre que la bande dessinée annexe le vaste domaine des écritures du Moi, de l’autobiographie, pour que des dessinateurs entreprennent de mettre des images sur leurs propres rêves. Une démarche qui ne va pas de soi car les images mentales, qu’elles soient rêvées, imaginées, remémorées sont partielles et vagues ; il leur manque cette précision à laquelle est astreint le dessin.

David B. s’est fait connaître du grand public avec un recueil de récits de rêves, Le Cheval blême, prolongé depuis par Les Complots nocturnes. En datant chacun de ses rêves, il les donne comme des prélèvements opérés dans le tissu d’une chronique, d’un journal.
Julie Doucet, Caroline Sury, Johanna et Rachel Deville sont quatre dessinatrices qui ont également fait de cet exercice une de leurs spécialités. Le corps et la sexualité tiennent une place prépondérante dans les rêves des deux premières citées ; la troisième s’intéresse davantage aux frontières (géographiques et mentales) et au partage de l’expérience intime ; la quatrième exprime ses inquiétudes et ses tourments existentiels.
De Jim Shaw, plasticien californien, ou pourra voir quelques-uns de ses Dream Drawings.

l’onirisme, un certain fantastique

« Le rêve est une courte folie et la folie un rêve long », disait Schopenhauer. Les surréalistes se sont intéressés au rêve comme voie d’accès à l’inconscient et zone échappant au diktat de la raison. En effet, les rêves paraissent souvent baignés d’un certain surnaturel ou de merveilleux. Ils suivent des chemins déconcertants, contiennent des métamorphoses et des apparitions étranges ; les situations et les images peuvent s’y enchaînent sans logique apparente. Le thème onirique permet donc à un dessinateur de déployer toute sa puissance créative. Guido Crepax, Blanquet ou Blutch se sont délectés de ce surgissement des formes, non sans plonger personnages et lecteurs dans un climat d’inquiétante étrangeté. Dans les aventures de Valentina, de Crepax, les images vont et viennent entre réminiscences, rêveries et délires masturbatoires, et ne semblent pas vouloir se fixer.

JPEG - 46.3 ko
Marc-Antoine Mathieu

Avec le personnage de « Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves », Marc-Antoine Mathieu développe depuis 1990 un méta-monde borgésien où c’est le langage même de la bande dessinée, son support, ses codes et ses lois, qui suscitent et déterminent les péripéties. Condamné au hors-piste narratif, Julius emprunte tous les chemins de traverse du rêve.
L’immeuble que nous fait visiter Gabriella Giandelli abrite dans sa cave un « Grand Sombre » qui se nourrit des rêves des habitants. Quant au cheval de Tobias Tycho Schalken, immobile et immaculé, il a tout d’une apparition surnaturelle.

cauchemars

Souvent, les cauchemars sont moins de l’ordre d’un scénario que d’une vision : une image, et tout est dit. Chez Hergé, ces visions de terreur sont particulièrement mémorables. Citons seulement, dans L’Étoile mystérieuse : Tintin rêvant de l’araignée géante ; dans Les 7 Boules de cristal : Tintin rêvant que la momie de Rascar Capac pénètre dans sa chambre ; ou, dans Le Crabe aux pinces d’or : Tintin rêvant qu’Haddock va lui vriller un tire-bouchon dans le crâne.

Dans une œuvre que l’on a trop souvent voulu réduire aux valeurs de l’ordre, de la bienséance et de la rationalité, elles font surgir de l’élucubration, du fantastique, de l’épouvante, en un mot du refoulé.

JPEG - 199.7 ko
Max d’après Le Cauchemar de Füssli

Le motif du rêve angoissant a inspiré deux tableaux célèbres, que la postérité a érigés en emblèmes : Le Sommeil de la raison engendre des monstres, de Goya (1797) et, à peine quelques années plus tôt, Le Cauchemar, de Füssli (1781).

Les auteurs de bande dessinée n’ont pas été en reste. Sous le pseudonyme de Silas, McCay avait, dans ses fameux Dreams of the Rarebit Fiend (« Les Cauchemars de l’amateur de fondue »), exploré assez méthodiquement ses hantises, notamment l’anticléricalisme, la boisson, le tabac, les démêlés conjugaux, la peur du fiasco sexuel, de la folie et de la mort. Yves Chaland, David B., Joost Swarte, Chantal Montellier, Schuiten et Peeters font partie des dessinateurs modernes qui se sont confrontés aux images cauchemardesques, tandis que Max, Alexis ou encore Touïs et Frydman les désamorçaient facétieusement.
Un écran diffuse la partie réalisée par Blutch pour le film d’animation Peur[s] du noir.

rêve ou réalité ?

Bien des auteurs ont sciemment cultivé l’ambiguïté quant au statut des scènes qu’ils nous mettaient sous les yeux. Un exemple canonique est Barnaby, le strip de Crockett Johnson, créé en 1942, initialement construit sur une incertitude touchant la réalité de Mr O’Malley, le « parrain-fée » qui vient rendre visite au jeune héros dans sa chambre.

JPEG - 113.1 ko
Moebius

« Ce n’était qu’un rêve » est la formule consacrée, la pirouette narrative qui permet de conclure une histoire déconcertante. Zig et Puce, d’Alain Saint-Ogan, n’ont pas vraiment voyagé au XXIème siècle, ils n’ont fait que rêver leur incursion dans le futur.
Chez Franquin, les réveils de Gaston sont souvent brutaux, surtout quand ils l’arrachent à une romance paradisiaque avec Melle Jeanne.
Mais parfois le réveil intervient au début de l’histoire, et la réalité se révèle pire que ce que la conscience rêvante avait imaginé. Killoffer, notamment, a illustré ce thème.
Il faut enfin se méfier des rêves dont on ne peut plus sortir, des « rêves emboîtés » dans lesquels les personnages de Mœbius ou de Randall C. ont bien failli se perdre.

Thierry Groensteen
Commissaire de l’exposition