La langue de Molière sied-elle aux films d’épouvante ? Posée voici deux ans comme la thématique d’un « mardi fantastique » mémorable au cinéma de la Cité, la question n’a pas fini de diviser les spectateurs de films de genre, dépassant les traditionnels clivages opposant les grosses cavaleries anglo-saxonnes aux perles ibériques, découvertes nordiques et autre âge d’or italien. S’il existe en France une véritable tradition du fantastique, animée dès la fin du XIXème siècle sur les planches du Grand Guignol, ses grands succès sur écran, depuis Les Visiteurs du soir de Marcel Carné jusqu’au Pacte des loups de Christophe Gans, se cherchent encore à la loupe.
Rares surtout sont, aux yeux des cinéphiles, les incursions de l’horreur aussi marquantes que celle osée par Georges Franju dans Les Yeux sans visage puis les audaces sanglantes d’Alain Robak dans Baby Blood. Un constat que ne démentira pas la première décennie du nouveau siècle : remarquée Outre-Atlantique, la nouvelle vague de « french frayeurs », de Frontière(s) (Xavier Gens) à La Meute (Franck Richard), en passant par La Horde (Yannick Dahan et Benjamin Rocher) ou Martyrs (Pascal Laugier), peine très souvent à remplir les salles hexagonales.
Dans ce contexte, la programmation de Livide il y a quelques mois sur les écrans de la Cité pouvait relever du sacerdoce militant aux yeux des mêmes sceptiques : après À l’intérieur, leur thriller « gore » sans concession avec Béatrice Dalle, les réalisateurs Julien Maury et Alexandre Bustillo ne risquaient-ils pas la surenchère dans l’hémoglobine ? Heureuse surprise : cette histoire de maison hantée sur la lande bretonne, portée par les interprétations motivées de jeunes talents (dont Chloé Coulloud, la Marilou du Gainsbourg de Joann Sfar), délaisse dans sa seconde partie des recettes narratives éprouvées voire usées, pour oser un fantastique plus baroque, sombre et poétique, n’hésitant pas à tromper les attentes classiques et convenues. La photographie soignée par Laurent Barès et les ambiances sonores de Raphaël Gesqua achèvent d’envoûter le visiteur de la périlleuse demeure, croisant entre poupées mécaniques et apparitions spectrales les interventions inattendues de Catherine Jacob et Marie-Claude Pietragalla. Ambitieux, parfois désorientant, Livide retrouve, malgré quelques longueurs, les ingénuités du cinéma fantastique des trente glorieuses, parvenant souvent à marier la gravité spleeneuse de Jean Cocteau aux onirismes morbides de Dario Argento. Plus qu’il n’en faut pour oublier, avec bonheur, les tristes slasher de saisons sur d’autres écrans estivaux. (GCo)

















