take shelter - Le site de la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

accueil > les ressources > les publications > les sélections de la Cité > archives 2012 des sélections de la Cité > les vidéos coups de cœur 2012 de la Cité > take shelter

sélections de la Cité
le bleu est une couleur chaude la tectonique des plaques Murena t.9 ; les épines

take shelter

film de Jeff Nichols (Ad Vitam Editions)

Brillante fable fantastique, scrutant nos angoisses sociétales sous les pychoses d’un père de famille, le second film de Jeff Nichols avait enthousiasmé la critique et les spectateurs du cinéma de la Cité. Maintes fois primé en festivals, la révélation de l’année 2011 arrive enfin en DVD.

Dans une petite bourgade de l’Ohio, Curtis Laforche travaille comme ouvrier sur des chantiers routiers. Samantha, sa femme, s’occupe avec douceur de leur fillette atteinte de surdité, espérant, grâce à la mutuelle de santé de Curtis, pouvoir financer l’opération qui lui rendra l’ouïe. La vie s’écoule ainsi dans leur maison individuelle ouverte sur la campagne, quand Curtis devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tempête devient peu à peu sa hantise, peuplant chaque nuit de visions d’apocalypses qui affectent son comportement. Décontenançant son entourage, fragilisant son couple, il n’a plus qu’une obsession : protéger sa famille d’une catastrophe naturelle à venir, en sécurisant un vieil abri anti-tornade…

Habité par la remarquable interprétation de Michael Shannon (inoubliable dans Bug de William Friedkin, et que l’on retrouvera bientôt en Général Zod face au Superman de Zack Snyder), le personnage principal de Take Shelter offre au film son premier atout à travers une saisissante authenticité, le liant au spectateur dans une inaltérable intimité. Citoyen ordinaire, mari taciturne mais père concerné, travailleur consciencieux et bon camarade, rien ne prépare Curtis à l’insidieuse paranoïa qui le poussera aux dangereux excès d’un instinct élémentaire et universel : protéger les siens. Oscillant entre cet atavisme responsable et les incursions brutales de l’irrationnel (pas de « jump-scares » ici, mais une ambivalence savamment distillée), ses visions mentales semblent investir peu à peu la réalité, et le poussent à s’en protéger sous le regard impuissant de son entourage désarmé, hésitant entre empathie et répression. Car Take Shelter, à l’instar d’un Répulsion, ne se limite pas à décrire, avec une captivante acuité, une plongée d’apparence inexorable dans les failles de la raison. Plus profond encore que chez Polanski, le doute nimbe bientôt chaque statut, social et familial, dans ces existences dont la modestie voudrait qu’elles fussent solidement réglées. Non moins passionnant, le personnage de l’épouse et mère en vient à incarner, dans une poignante humanité, les cruciales tentatives d’adaptations à une « anormalité » d’abord combattue sous son propre toit.

Dès lors, le propos symbolique du film, pointant les peurs des couches populaires face aux fragilités de l’occident, dépasse en grande finesse son schéma annoncé. Aux séquences fantastiques les plus angoissantes, à l’ultime expression publique de leurs conséquences intérieures (dans une scène d’anthologie), la montée de fièvre ne puise pas d’explication réelle, encore moins de morale, aux perceptions psychotiques ou prophétiques du héros bien malgré lui. Une ambigüité crédible, respectée plus qu’entretenue, qui n’est pas la moindre originalité d’une fable s’éloignant finalement du drame psychologique hollywoodien ou du cinéma de genre. En témoigne une incroyable conclusion, nourrissant de fécondes divergences de lecture, qui pourrait traduire un choix sans facilité : insister, avec malice et justesse, sur l’inévitable indécision d’une civilisation dépassée par ses propres peurs et forteresses. Le cinéma fantastique, dans sa meilleure lumière. (GCo)

acheter le DVD du film.
acheter le Blu-Ray du film.