avant-propos - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
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cent pour cent

avant-propos

par Gilles Ciment

Solidement ancrée dans l’histoire d’un art encore jeune, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême se veut accueillante envers la nouveauté. Pour affirmer sa double vocation, elle a voulu faire de la première grande exposition présentée dans son tout nouveau musée de la bande dessinée un véritable manifeste placé sous le double signe de la mémoire et de la création contemporaine.

100 auteurs du monde entier revisitent
100 chefs-d’œuvre de la bande dessinée

Intimement convaincus que tout art a besoin de connaître son passé pour s’y référer ou s’y opposer, nous ne saurions nous résigner à ce que la bande dessinée, « art sans mémoire », comme l’affirme Thierry Groensteen, « cultive volontiers l’amnésie et n’a pas grand souci de son patrimoine » [1], quand bien même elle ne serait pas seule, si l’on en croit Jean Clair qui rappelle : « Qui même se souvient (…) que le musée du Louvre était d’abord le lieu où venaient travailler les artistes ? Le musée d’art était d’abord un lieu d’étude, non pas une salle des pas perdus d’une délectation vague. Les peintres venaient là pour copier les œuvres. (…) Bien sûr, cette mission n’a pas tout à fait disparu. (…) Mais les étudiants d’histoire de l’art, en France, vont peu dans les musées. Et les étudiants de l’école des Beaux-arts, les futurs artistes, eux, n’y vont plus. » [2]
À Angoulême, les étudiants de l’École européenne supérieure de l’image, qui dispense un master de bande dessinée, n’ont qu’une agréable passerelle à traverser pour côtoyer le musée de la bande dessinée. Mais les auteurs en activité, quel rapport entretiennent-ils avec les œuvres, passées ou contemporaines, de leurs pairs ? C’est la question que pose l’exposition Cent pour cent.
Pour y répondre, le musée a sélectionné sept-cents planches originales, fleurons de ses collections riches de plus de huit mille planches et dessins originaux (dont les plus anciens datent de la fin du dix-neuvième siècle) représentant les principaux foyers de production de bande dessinée (Europe, Amériques du Nord et du Sud, Asie) et les plus grands noms du domaine. Puis, pendant près de deux ans, l’équipe de la Cité et ses correspondants à l’étranger ont invité les plus grands auteurs du monde entier à découvrir et explorer ce riche panorama normalement confiné dans le sanctuaire des réserves du musée, et à choisir une planche parmi ces trésors pour dessiner à leur tour une page qui fasse écho à ce chef-d’œuvre.
Enthousiasmes, doutes, abandons, questionnements sur l’essence de la bande dessinée, hésitations entre exercice d’admiration et affirmation d’une personnalité ont jalonné le travail des dessinateurs qui livraient au fil des semaines des « interprétations » parfois surprenantes, prenant la forme d’hommage ou de parodie, de commentaire ou d’évocation sentimentale, de lecture ou de réécriture, de suite ou de transposition… Le résultat de cette grande œuvre collective internationale, associant ainsi patrimoine et création, témoigne du dialogue qu’entretiennent les grands auteurs de la bande dessinée d’aujourd’hui avec les artistes qui les ont précédés.
Exprimer que l’art de notre temps est indissociable de son histoire et, comme l’écrivait Jean Cocteau, qu’« un oiseau chante d’autant mieux qu’il chante dans son arbre généalogique », telle est en effet l’idée maîtresse de cette invitation faite aux auteurs de notre temps à se confronter aux œuvres du patrimoine, et à laquelle deux cents vingt planches [3] apportent une multitude de réponses, aussi diverses que peuvent l’être les origines géographiques, les générations, les styles graphiques des auteurs qui ont répondu à l’appel.
Le jeu d’échos et de résonances ainsi constitué réserve bien des surprises, à commencer par certains chassés-croisés, nombreux étant les auteurs présents des deux côtés du miroir : Killoffer, Loustal, Menu, Pellejero, Rabaté, Schuiten, Shelton, Trondheim, tour à tour objets et auteurs des hommages.
Des « disciples » prestigieux témoignent de l’héritage de leur « maître » (Mattotti celui de Breccia, Muñoz de Pratt, Toppi de Battaglia, Ghermandi de Jacovitti) et des tenants d’un style affirment leur filiation (Cestac avec Segar ou Ibn Al Rabin avec Copi), tandis que des avant-gardistes creusent la différence avec des parangons de classicisme (Gerner avec Bellamy, Hagelberg avec Hogarth) et que d’autres jouent le décalage imperceptible (Charles Burns sur Chester Gould, Pascal Rabaté sur e.o. Plauen, Davide Toffolo sur V.T. Hamlin, Jessica Abel sur Milton Caniff, Hunt Emerson sur Bazooka), ou s’essayent à un genre inattendu (Schuiten et les centaures de Cuvelier, Juillard et le fantastique de Jeff Jones) ou bien à une technique inédite pour eux. Pour certains, la bande dessinée a incontestablement valeur de spectacle, la scène de théâtre ayant été choisie aussi bien par Morvandiau pour évoquer Got que par Pellejero pour saluer Alex Raymond ou par Bézian pour magnifier Forest !
Les grands sauts d’un continent à l’autre en disent long sur les proximités culturelles se jouant des éloignements géographiques, lorsque Hideji Oda, Kazuichi Hanawa, Kan Takahama, Suk Jung Hyun, Kim Dong Hwa, Doha Kang, Little Fish, Zhang Xiao Yu, Lai tat Tat Wing, pour ne citer que des auteurs du continent asiatique, choisissent respectivement Fabrice Neaud, Mœbius, Jules Feiffer, Ruben Pellejero, Vaughn Bode, Albert Uderzo, Johnny Hart, Grzegorz Rosinsky, Nicolas de Crécy…
À ces dialogues entre générations et entre cultures s’opposent des camarades qui se saluent par-dessus leur planche à dessin en une amusante chaîne d’amitié : Étienne Lécroart et son partenaire d’Oubapo Lewis Trondheim, ce dernier et son ancien voisin d’atelier David B., Ruppert et Mulot et leur ami Killoffer, celui-ci et le regretté Aristophane...
Enfin, tandis que certains se livrent à un traité de dessin (Edmond Baudoin d’après Guido Buzzelli) ou de bande dessinée (Alexander Zograf d’après Cliff Sterrett, Alex Robinson d’après Will Eisner), d’autres convoquent simplement des souvenirs de lecteur : Martin Veyron contemple Benjamin Rabier, Jean C. Denis lit Nicolas Devil, Allan Sieber se replonge dans Mort Walker, Mauro Entrialgo commente Guido Crepax… Car c’est bien là que réside une clef essentielle de leur amour de la bande dessinée : avant d’être auteurs, tous ont été des lecteurs partageant avec nous le plaisir jubilatoire de découvrir un monde de cases et de bulles. Nous vous proposons, dans les pages qui suivent, de renouveler ce plaisir à deux cents reprises au cours d’un périple à travers les époques et les continents.

Gilles Ciment
directeur général de la Cité internationale
de la bande dessinée et de l’image


[1Thierry Groensteen, La Bande dessinée un objet culturel non identifié, Éditions de l’An 2, 2006.

[2Jean Clair, Malaise dans les musées, Flammarion, 2007.

[3Les auteurs furent finalement plus de cent à répondre de façon positive, de nombreux hésitants s’étant ravisés tardivement…