Paru en 1973 en Italie, HP (pour « Horse Power ») a été publié l’année suivante en France dans Charlie Mensuel, qui fit connaître dans notre pays son dessinateur Guido Buzzelli et contribua puissamment à établir sa gloire en Europe. Entamé en 1970 par La Révolte des ratés, la traduction dans Charlie Mensuel du travail de Buzzelli se poursuivit par Les Labyrinthes et Zil Zelub, qui marquèrent profondément les lecteurs – et les professionnels – de l’époque. Décrivant des sociétés inégalitaires et violentes, où le cynisme des dirigeants n’a d’égal que la soumission des opprimés, Buzzelli met la plupart du temps en scène des héros qui lui ressemblent de façon troublante, dont la révolte face à la brutalité et l’injustice naît moins d’une analyse politique que de la conscience douloureuse d’une inadaptation foncière au monde dans lequel ils vivent. Traité sur le mode bouffon dans La Révolte des ratés, cette thématique revient dans la quasi-totalité de son œuvre postérieure, dans des contextes fantastiques ou de science-fiction. Buzzelli dessinera une demi-douzaine d’histoires dans cette veine avant de répondre à des commandes plus alimentaires, puis de revenir à la peinture (qui fut son premier métier) et l’illustration pour la presse italienne (il a été une des grandes signatures de La Reppublica). Il est mort en 1992. HP est sa dernière œuvre « spéculative », qui rassemble tous les grands thèmes qui parcourent sa création : dans un monde qu’on devine post-atomique, une société de réprouvés qui vit de chasse et de rapines côtoie une ville ultramoderne et oppressante, dirigée par une oligarchie militaro-scientifique. Les dirigeants de cette ville ont mis au point un cheval-robot perfectionné, HP, qu’ils lancent comme un leurre aux confins des campements où vivent les exilés. Chassant l’infatigable monture, beaucoup perdront la vie, avant de découvrir la supercherie. Dans le même temps, la décadence de la ville entraîne ses habitants vers les campements des exilés. Dans les dernières pages, une population libérée commence à recréer une nouvelle cité. Sera-t-elle plus libre ? Kostandi et Buzzelli laissent la fin ouverte… Alexis Kostandi, qui avait fourni plusieurs courts scénarios d’une remarquable noirceur à Buzzelli, lui donne avec HP l’occasion de mettre en images quelques-unes de ses obsessions : la décadence de sociétés humaines rongées par la violence et le goût du pouvoir, l’hybridation entre l’homme et l’animal (un épisode de l’histoire met en scène des hommes à tête d’animaux), la rédemption par l’art (Buzzelli s’est distribué dans le rôle d’un peintre qui tente vainement d’exercer son métier)… Doté d’une solide formation classique, le dessinateur excelle dans la représentation des chevaux, tout autant que dans la description d’engins futuristes dénués de tout glamour. Son trait puissant, parfois lyrique, donne une force impressionnante à des pages en noir et blanc toujours impeccablement composées. Bien que peu d’ouvrages de Buzzelli soient disponibles aujourd’hui sur le marché francophone, sa réputation est grande parmi les auteurs, et des noms aussi prestigieux que Georges Wolinski, José Muñoz ou Edmond Baudoin lui ont rendu hommage, ce dernier ayant choisi la planche aujourd’hui présentée de Buzzelli pour participer à l’exposition Cent pour cent, présentée par la Cité en 2010.

















