l’exposition : introduction - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
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l’exposition : introduction

Bien que la piraterie existe depuis l’Antiquité et que l’on en trouve des exemples au fil des siècles sur toutes les mers du monde, l’imaginaire moderne identifie presque exclusivement les pirates à une époque, les XVIIème et XVIIIème siècles, et à un lieu : les mers caribéennes. Universel symbole de liberté, ils ont fait rêver des générations d’enfants – et d’adultes – épris de larges horizons et d’exploits héroïques.

En vérité, on sait peu de choses sur l’histoire véritable de pirates des siècles d’or de la marine à voiles, hormis pour quelques personnages (Sir Francis Drake, Jean Bart, Barbe-Noire, Anne Bonny, Mary Read) dont les récits de vie sont souvent teintés de légende. C’est la littérature (Robert Louis Stevenson, Daniel Defoe, Paul d’Ivoi, John Meade Falkner…) qui, dans la seconde moitié du XIXème et le début du XXème siècle, fixe la mythologie flibustière et définit, hors de toute certitude historique, l’image du pirate telle que nous la connaissons, image renforcée par les œuvres des grands illustrateurs américains Howard Pyle et N. C. Wyeth : celle d’un personnage hirsute et brutal buvant du rhum et maniant le sabre, éternellement à la recherche de trésors indiqués sur des cartes cryptées.

Dans les années 1920, le cinéma hollywoodien s’empare avec succès de cet imaginaire dont il fait un genre florissant. Douglas Fairbanks Jr et surtout Errol Flynn acquièrent la gloire en incarnant ces héros pleins de panache. Le « film de pirates » est d’une remarquable pérennité : qu’on songe aux Pirates de Roman Polanski en 1986, ou au succès récent de la tétralogie des Pirates des Caraïbes avec Johnny Depp.

Les pirates de bande dessinée apparaissent quant à eux dans les années 1930 aux États-Unis, à l’époque où les comics quittent le champ presque exclusif de l’humour pour explorer tous les genres de l’aventure (policier, science-fiction, fantastique…). On doit au jeune Will Eisner (futur auteur du Spirit) d’avoir créé en 1938 la première série marquante, Hawks of the Seas, où l’on sent de façon patente l’influence du cinéma. Hormis pour quelques séries mineures, il faut attendre, des deux côtés de l’Atlantique, la fin de la Seconde Guerre mondiale pour voir apparaître plusieurs titres mémorables.
Aux États-Unis, l’éditeur EC, dont les comic books d’horreur subiront dans les années 1950 les foudres de la censure, publie un titre (Piracy) dédié à la piraterie, remarquable pour les talents graphiques qui y travaillent (Wallace Wood, Jack Davis, Bernie Krigstein…) et l’ambiance générale des courtes histoires, qui reprennent l’imagerie cinématographique (et les illustrations de Pyle et Wyeth !) pour l’exploiter en un cocktail où se mêlent fantastique et humour au second degré.
En Europe et plus particulièrement en France, le genre flibustier se développe également à la fin des années 1940. On sent dans Le Capitaine Cormoran, publié dans Vaillant et dessiné successivement par Lucien Nortier et le regretté Paul Gillon, l’influence des classiques cinématographiques, tandis que Le Capitaine Fantôme de Marijac et Cazanave exploite, comme son nom l’indique, une tonalité plus fantastique. Le même Paul Gillon, manifestement marqué par L’Île au trésor de Stevenson et le Robinson Crusoé de Daniel Defoe, publiera entre 1968 et 1980 la trilogie Jérémie dans les îles, dont le héros est un jeune mousse qu’une tempête et un naufrage laissent seul au monde.
Il faut attendre 1959 et la sortie du No.1 de Pilote pour que paraisse Barbe-Rouge, considéré depuis comme le classique européen du genre. L’alliage entre les scénarios pleins de souffle de Jean-Michel Charlier et le dessin solide de Victor Hubinon est unique et la série, qui s’inspire autant de l’imagerie hollywoodienne que des mémoires et récits historiques, a fixé pour trois décennies les canons de la bande dessinée de pirates.
Depuis cette période inaugurale, des auteurs comme Hermann, Lauffray ou Jérémy assument (moyennant quelques inflexions personnelles) cet héritage classique, tandis que d’autres (Christophe Blain, Jason et Vehlmann, Lewis Trondheim et Appollo, les frères Bramanti), profitent de la rareté des sources historiques pour tirer l’histoire de pirates vers le roman d’initiation, la méditation philosophique, voire une réflexion sur le genre lui-même. La jeune dessinatrice Laureline Mattiussi a même récemment imaginé, dans L’Île au poulailler, une « piratesse » haute en couleur dans ce monde presque exclusivement masculin et fortement misogyne.
Il est un domaine où la production est depuis un demi-siècle d’une remarquable richesse et toujours placée sous le signe de l’humour : celui de la piraterie pour jeunes lecteurs. Du Pepito de l’Italien Luciano Bottaro à Wafwaf et Capitaine Miaou de B-Gnet en passant par Le Vieux Nick de Remacle ou Sardine de l’espace d’Emmanuel Guibert et Joann Sfar, le pirate pour enfants est presque toujours farceur et plein de ressources. Se moquant de l’ordre établi, il guide les jeunes lecteurs vers l’affirmation de soi et l’émancipation.

On l’aura compris, la figure du flibustier est celle d’un mythe, et par là même ouverte à toutes les interprétations, tous les détournements, toutes les recréations. Vivant de rapines et promis à une mort certaine, cohabitant dans la promiscuité, les pirates se soumettaient à une discipline souvent plus contraignante que les règles imposées par les sociétés qu’ils avaient fuies. Symbole d’indépendance, il leur arrivait de travailler en sous-main pour des puissances qui les traitaient la plupart du temps sans pitié.
Avec le temps, on a gommé la brutalité de leurs sanglants exploits pour ne retenir que leur bravoure, le côté misérable de leur mode de vie pour en faire des précurseurs de sociétés strictement égalitaires. Ils sont devenus les critiques radicaux d’un Occident confit dans l’artificialité, les chantres d’une liberté seulement limitée par l’horizon.
Sans prétendre faire le tour complet de la piraterie en bande dessinée (on dénombre plusieurs centaines de titres), nous vous invitons à (re)découvrir quelques-unes des plus belles pages de cette production riche et vivante, accompagnées d’extraits de films, d’affiches, de livres anciens, cartes, palans, costumes, jeux et énigmes…

Bienvenue à bord !