les grandes heures de la bd belge - partie 4 - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
Acheter vos billets musée en ligne
FR | EN
suite aux annonces gouvernementales nous vous informons que le musée de la bande dessinée et le cinéma de la cité sont fermés jusqu’a nouvel ordre
accueil > nos ressources > ressources documentaires > La bande dessinée, son histoire et ses maîtres > les grandes heures de la bd belge - partie 4

Histoire de la bande dessinée franco-belge

les grandes heures de la bd belge - partie 4

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009

Casterman, éditeur de livres

En Belgique comme en France, les éditeurs de bandes dessinées ont d’abord été des éditeurs de journaux. Si Gordinne s’était montré un précurseur, en publiant quelque cent vingt-cinq albums (selon le décompte établi par Dany Évrard et Michel Roland), l’ouverture des grandes maisons aux albums fut timide et très progressive. La priorité fut donnée à l’amélioration progressive des journaux (leur pagination augmente par paliers, et les pages en noir et blanc ou en bichromie cèdent la place à la quadrichromie ; Tintin est tout en couleurs à partir de 1962, Spirou en 1965), d’une part, et au développement audiovisuel, d’autre part. Le Lombard se dote des Studios Belvision, qui adapteront pour le grand écran, sous la forme de films d’animation, Astérix, Tintin, Lucky Luke et Les Schtroumpfs. Chez Dupuis, on mise un temps sur les studios « T.V.A. Dupuis », lesquels, à l’exception d’une médiocre série Boule et Bill, ne puiseront guère dans le fonds BD de la maison ; par la suite, une autre société soeur, la SEPP, connaîtra de meilleurs résultats en vendant des licences, notamment celle des Schtroumpfs à Hanna-Barbera.

Mais revenons à l’album (traditionnellement imprimé en offset, alors que la presse relève d’une autre technique, l’héliogravure). La publication sous forme de livre fut d’abord perçue comme une consécration réservée aux auteurs les plus méritants ou à ceux que le public réclamait avec le plus d’insistance. Ainsi, l’un des pionniers historiques du journal Tintin, Jacques Laudy, n’eut-il jamais d’album au Lombard, malgré une collaboration étalée sur une quinzaine d’années. Et Raymond Leblanc ne fit rien pour retenir Jacques Martin quand celui-ci, en 1965, confia à Casterman - déjà éditeur d’Hergé - le soin d’exploiter en albums Alix et Lefranc (fig. 110), deux des séries vedettes de Tintin. Au total, Le Lombard ne publia que soixante-dix-huit albums entre 1950 et 1965. C’est au cours de la période Greg que le nombre de titres augmentera rapidement.

JPEG - 147 ko
Jacques Martin, "Le Franc : L’Ouragan de feu" Éditions du Lombard, 1961

Chez Dupuis, on fut d’emblée plus prolifique, en misant sur des albums souples, beaucoup moins luxueux que les ouvrages cartonnés de la concurrence (fig. 111). En bâtissant progressivement un vaste catalogue et en entretenant systématiquement la quasi-totalité de leur fonds, il est incontestable que les Éditions Dupuis prirent un avantage, qui devait se révéler décisif à partir des années 1970, au moment où le marché des albums enregistra une croissance rapide en terme de ventes. Pour la seule année 1983, Dupuis écoulera près de douze millions d’albums, Le Lombard environ trois fois moins.

JPEG - 171 ko
"Lucky Luke : Des rails sur la prairie" Éditions Dupuis, 1957

Au contraire des deux autres géants belges, Casterman fut longtemps un éditeur de livres et ne vint à la presse que fort tardivement, avec (À suivre). A côté des deux spécialités de la vénérable maison tournaisienne (fondée en 1780) - le livre pour enfants et le livre religieux -, la bande dessinée se limite, dans un premier temps, à un auteur unique : Hergé. Les premières séries à venir étoffer le catalogue sont Petzi du Danois Hansen, Alix et Lefranc de Jacques Martin, Steve Pops de Jacques Devos et deux séries de François Craenhals, Les 4 As (scénario de Georges Chaulet), puis Chevalier Ardent, issues respectivement du Patriote illustré et de Tintin. S’il récupère encore la sympathique série enfantine de Derib et Job Yakari, Casterman prend un virage significatif dans les années 1970 en devenant l’éditeur français de Corto Maltese (à partir de 1973) et en passant commande à Tardi d’une nouvelle série promise à un bel avenir, ‘Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec (1976). Pour devenir un grand éditeur de bandes dessinées et attirer à soi de nouveaux auteurs, un support de presse lui devient alors indispensable. Cette étape sera évoquée dans le prochain chapitre.

De Charlier à Van Hamme

Outre Greg et Charlier, la Belgique voit s’affirmer dans les années 1960 d’autres scénaristes moins prolifiques, mais tout aussi talentueux : Yvan Delporte et Maurice Tillieux. Delporte écrit notamment pour Peyo (Les Schtroumpfs et Benoît Brisefer), Roba (La Ribambelle), Jidéhem (Starter), Will (Isabelle) et, à l’extérieur de Spirou, pour René Follet, Eddy Ryssack et le marché néerlandais. Plutôt que de développer un univers personnel, il s’adapte merveilleusement à la personnalité et au savoir-faire de chacun de ses collaborateurs.

En plus d’être lui-même dessinateur (César, Gil Jourdan), Tillieux (1921-1978) signe plusieurs séries dans Spirou, dont Jess Long pour Piroton, une reprise de Tif et Tondu pour Will et plusieurs Natacha pour Walthéry. Auteur de romans policiers, c’est pourtant, à mi-chemin de Prévert et du réalisme à l’américaine, un scénariste d’atmosphère plus qu’un fabricant d’intrigues. Le Centre belge de la BD le décrit très justement comme un « poète des faubourgs et des clairs-obscurs, amoureux des bistrots, des cargos et des ports ».

Roi de l’aventure trépidante, Jean-Michel Charlier (1924-1989) a pu être qualifié d’« Alexandre Dumas de la bande dessinée ». Son œuvre immense ne saurait être résumée ici. Elle allie une imagination fertile à une documentation irréprochable. Nous avons cité plus haut ses contributions à Spirou. En créant Tanguy et Laverdure, cet ancien pilote, déjà créateur de Buck Danny avec Hubinon, sacrifiera une nouvelle fois à sa passion pour l’aviation. C’est Uderzo qui illustre, dans Pilote précisément, les premières aventures des deux as de l’armée de l’air française, prouvant ainsi qu’il est aussi à l’aise dans ce registre sérieux que dans l’humour. Consécration rare pour une bande dessinée : elle inspire à partir de 1967 la série télévisée des Chevaliers du ciel. Jacques Santi incarne Michel Tanguy, le « professionnel compétent », et Christian Marin est Ernest Laverdure, le « pitre sympa ». Avec son vieux complice Hubinon (1924-1979), Charlier a aussi signé une série d’aventures africaines, Tiger Joe (fig. 113), et une biographie du corsaire Surcouf, sans oublier la saga de Barbe-Rouge, le « démon des Caraibes », un pirate sanguinaire qui s’amende sous l’influence d’Éric, son fils adoptif, et se met au service du roi de France. Mais c’est avec le jeune dessinateur Jean Giraud qu’il créera son personnage le plus mémorable le Lieutenant Blueberry (fig. 114). Comme transcendé par le talent ébouriffant de son collaborateur, Charlier revisite avec panache l’histoire de l’Ouest ; il invente pour son héros un destin de légende et l’entoure de comparses hauts en couleur. Flambeur, rebelle, hâbleur, Blueberry n’a pas son pareil pour se jeter dans des pièges que le scénariste, en feuilletoniste consommé, se délecte à prolonger d’album en album.

113

JPEG - 221.7 ko
Jean Giraud (né en 1938), "Lieutenant Blueberry La Piste des Sioux Planche 44". Scénario de Jean-Michel Charlier (1924-1989).
Paru dans Pilote n’ 448 le 23 mai 1968. Encre de Chine et gouache blanche sur papier. Une case manquante. 451 x 36 mm. Inv. 89.12.70 ( collection Robial-Cestac n)
Après quelques épisodes de rodage, le formidable western créé en 1963 entre ici dans sa période la plus flamboyante. Officier rebelle, Blueberry s’est heurté de front à l’intraitable général Allister, grand casseur d’Indiens qui s’apprête à massacrer une tribu sioux. Ses amis, les truculents Red Neck et McClure, vont tenter de lui venir en aide. Libéré de l’influence Jijé, le graphisme de Giraud se fait de plus en plus baroque et se délecte des veines dans les mains noueuses, des plis dans les vêtements crottés. Sous son pinceau, les personnages acquièrent une présence sans pareille. T. G.

Charlier semble avoir trouvé une sorte de successeur en la personne de Jean Van Hamme. La carrière de ce Bruxellois bardé de diplômes débute en 1968. Il écrit pour Cuvelier (Epoxy, (fig. 115), et les deux derniers Corentin), Géri (Magellan), Chéret (Domino), Dany (Histoire sans héros). Thorgal, avec Rosinski (fig. 116), et XIII avec William Vance, font de lui un auteur à succès qui, dès lors, enchaîne les best-sellers. Dans les années 1990, XIII, le baroudeur amnésique accusé d’avoir assassiné le président des États-Unis (fig. 112), ou Largo Winch (illustré par Philippe Francq), le « milliardaire en blue-jeans », anticonformiste héritier d’un trust multinational, qui préfère courir l’aventure ou les filles que diriger un conseil d’administration, atteindront chaque année un tirage équivalent à celui d’un prix Goncourt !. À défaut d’avoir des idées réellement originales (il ne travaille que sur des archétypes), Van Hamme s’affirme, il est vrai, comme un fort habile technicien de la mécanique narrative. Son découpage, très visuel, est particulièrement efficace. Ses personnages restent pourtant des icônes sans réelle épaisseur, et le regard qu’à travers eux l’auteur porte sur l’humanité manque singulièrement de chaleur.

JPEG - 231.1 ko
William Vance (William Van Cutsem, dit, né en 1935), "XIII : Toutes les larmes de l’enfer" Planche 21. Scénario de Jean Van Hamme (né en 1939).
Paru dans Spirou nos 2514 à 2517 en 1986 Album Dargaud, 1986. Encre de Chine sur papier, 476 x 356 mm. Inv. 2007.7.5
La thèse du complot entourant l’assassinat du président Kennedy et les romans de Robert Ludlum ont inspiré à Jean Van Hamme l’histoire d’un amnésique tatoué du chiffre XIII au-dessus de la clavicule. Rôle-titre de la série culte dessinée par William Vance, le héros sans identité est victime d’une conspiration qui le désigne comme l’assassin du président des États-Unis. Troisième volet de ce récit trépidant, Toutes les larmes de l’enfer (1986) se déroule dans le pénitencier où XIII purge une peine pour meurtre. Des responsables militaires ont décidé de l’en sortir, et c’est la ravissante Major Jones qui, simulant un suicide, s’introduit dans le bagne pour préparer l’évasion. J.-Ph. M.
JPEG - 221 ko
Paul Cuvelier (1923-1978)," Epoxy" Planche 22. Scénario de Jean Van Hamme (né en 1939).
Album Éditions Eric Losfeld, 1968 Encre de Chine sur papier, 496 x 385 mrn. Inv. 90.44.2
Bien que Cuvelier ait eu une importante production privée d’oeuvres érotiques (dessins et peintures), Epoxy fut sa seule incursion dans la bande dessinée pour adultes. Publié en mai 1968, l’album fut éclipsé par les événements que l’on sait, mais connut de nombreuses rééditions par la suite. Encore scénariste débutant, Van Hamme avait conçu une histoire sur mesure pour mettre en valeur la science anatomique et la sensualité du dessinateur. La jeune héroïne, Epoxy, est une spéléologue qui se retrouve plongée en pleine mythologie antique. T. G.

A suivre

Texte extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen, édité par La Cité et Skira Flammarion en 2009, aujourd’hui épuisé, enrichi de fichiers numériques issus des collections numérisées de la Cité, de Gallica et autres.