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Histoire de la bande dessinée franco-belge

les grandes heures de la bd belge - partie 3

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009

Une certaine bienséance

Les deux hebdomadaires rivaux sacrifient au pédagogisme en publiant, dans chaque numéro, une bande dessinée documentaire de quelques pages sur un personnage ou un haut fait historique, quelquefois sur un sujet d’actualité. Aux célèbres Histoires de l’oncle Paul de Spirou répondent les Histoires vraies plus impersonnelles de Tintin, Octave Joly et Yves Duval pourvoyant respectivement à l’écriture de la plupart des scénarios.

Imprégnée de piété religieuse et de moralisme scout (Pâques et Noël sont systématiquement célébrés par des numéros spéciaux), la BD belge se caractérise, d’un côté, par le conformisme (qu’incarne l’idéal pavillonnaire de Boule et Bill ou de Modeste et Pompon) et le légitimisme (de Tintin à la Patrouille des Castors, les héros n’ont de cesse de rétablir sur le trône les souverains menacés), et, de l’autre, par un esprit frondeur, voire ouvertement contestataire. Franquin (Le Dictateur et le Champignon), Peyo (Le Schtroumpfissime) et Macherot (Chlorophylle contre les rats noirs), en particulier, dénoncent sans détours les dictateurs de tout poil, le premier cité exprimant même ouvertement ses sentiments antimilitaristes.
Il s’agit aussi d’une bande dessinée asexuée, d’où toute dimension érotique (si présente, au contraire, dans la BD américaine, mais aussi dans les récits complets édités en France) est absolument proscrite. Les rares figures féminines, quand elles ne sont pas ridicules, telles la Castafiore, ou encore Gwendoline et Dame Barbe dans Johan et Pirlouit, pré-pubères, comme Maggy dans Pom et Teddy, ou masculines, comme Queue de Cerise dans Gil Jourdan, sont cantonnées dans un rôle d’éternelle fiancée, comme Nadine dans Ric Hochet ou Gwendoline dans Chevalier Ardent, ou de ménagère, comme la mère de la famille idéale animée par Roba. Seccotine, la piquante journaliste introduite par Franquin dans les aventures de Spirou, représente une notable exception.

Cette relation difficile à la féminité prête évidemment le flanc au grief de misogynie. Hergé, comme d’autres, s’en défendait en protestant de son respect pour les femmes, qui l’empêchait, disait-il, de les caricaturer. L’explication est sans doute un peu courte. Et l’on ne saurait oublier la recette de la Schtroumpfette (« fabriquée » par le méchant sorcier Gargamel !), que Peyo fait mine d’emprunter à un grimoire magique : « Un brin de coquetterie... Une solide couche de parti pris... Trois larmes de crocodile... Une cervelle de linotte... De la poudre de langue de vipère... », etc.

Le puritanisme ambiant s’expliquait par l’emprise du catholicisme sur Dupuis et Le Lombard. Attachés à la tenue morale de leurs publications, Charles Dupuis et Raymond Leblanc, qui pratiquaient l’un et l’autre une gestion paternaliste de leur entreprise, avaient sur le sujet des conceptions on ne peut plus strictes. En témoigne le fait que Dupuis refusa, jusqu’au milieu des années 1950, d’employer une femme mariée, la place de celle-ci étant au foyer. Le mouvement associatif des « Amis de Spirou » s’inspirait étroitement des valeurs du scoutisme. Et un père jésuite répondant au nom de « Philippe Sonnet » était consulté si un problème moral ou religieux se posait à la rédaction.

A la différence de la France laïque et républicaine, la Belgique a longtemps toléré que l’Église catholique exerçât son influence dans les écoles. Or, le clergé belge s’est montré beaucoup plus tolérant, voire encourageant, vis-à-vis de la bande dessinée, que le clergé français. Il y a vu très tôt un puissant moyen de diffusion des valeurs morales du catholicisme, au-delà du public acquis à la presse confessionnelle. Les bandes dessinées les plus populaires firent d’ailleurs, dès les années 1930, l’objet d’adaptations sous forme de « films fixes », qui étaient régulièrement projetés dans les patronages, l’abbé commentant les images à l’aide d’un livret d’accompagnement.

A la décharge des auteurs belges, il convient de rappeler la censure qu’exerçait la Commission de contrôle et de surveillance française instituée par la loi de 1949. L’article 13 de cette dernière prévoit en effet que l’importation en France des publications étrangères destinées à la jeunesse est subordonnée à un avis préalable de la commission, qui veille à leur conformité avec les critères moraux définis à l’article 2. Tintin échappait à ce contrôle préalable, la version française étant produite à Paris, par Dargaud. Mais certains albums issus du journal reçurent un avis défavorable à l’importation, la commission leur reprochant un climat de violence excessif - ainsi du Piège diabolique, de Jacobs, en 1962. Chez Dupuis, l’avis défavorable a frappé une douzaine d’albums, la plupart des interdictions n’étant pas levées avant 1967. Les caricatures de policiers dans Libellule s’évade de Tillieux et la glorification des combattants américains au cours de la guerre de Corée dans Buck Danny furent au nombre des motivations invoquées. Une séquence de torture dans Johan et Pirlouit, le prologue de Billy the Kid montrant Billy bébé suçant le canon de son colt sont deux des scènes qui furent supprimées des albums afin de leur permettre de pénétrer le marché français.

Ainsi, entre l’autocensure, spontanée ou préventive, et les pressions officielles, la bande dessinée belge était vouée, jusqu’au milieu des années 1960, à l’irréprochabilité morale. Mais cela ne l’a jamais conduite à bêtifier ou à se cantonner dans des sujets convenus. Le slogan du journal Tintin, qui prétendait s’adresser aux lecteurs « de 7 à 77 ans », reflète bien l’ambition d’une production faite avec conscience, rigueur et talent, susceptible de passionner un public bien plus large que celui des enfants. Notons encore que Raymond Leblanc fut l’un des derniers éditeurs à proposer, avec Line (1955-1963), le « journal des chic filles » -qui sera absorbé par Age tendre-, un illustré spécialement conçu pour les lectrices, dans la tradition des Semaine de Suzette, Fillette, Lisette ou Bernadette d’autrefois. La mixité s’imposera désormais à la presse des jeunes comme à l’école et dans tous les compartiments de la vie sociale.

À la recherche de la modernité

Les temps changent à partir du milieu des années 1960. Tintin, en particulier, s’ouvre à de nouvelles thématiques (fig. 104) sous l’impulsion de Greg (Michel Régnier, 1931-1999), qui en est le rédacteur en chef de 1965 à 1974. Cette mutation coïncide avec une prise de distance d’Hergé, celui-ci renonçant à ses prérogatives de directeur artistique. Quelques figures féminines font leur apparition dans ce monde jusque-là très machiste, où n’avaient droit de cité que les pilotes de course, aviateurs, reporters et autres détectives. Signe d’un relâchement de la pression morale, quelques scènes de nu font même leur apparition dans des séries figurant parmi les plus anciennes du journal, Corentin et Alix.

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Claude Auclair (1943-1990), "Simon du Fleuve, tome 6 : L’Éveilleur" Planche 49. Scénario d’Alain Riondet (né en 1945).
Album Éditions du Lombard, 1988 Encre de Chine et gouache blanche sur papier, 435 x 325 mm. Inv. 2000.9.7 Cette planche est extraite de l’avant-dernier épisode des aventures de Simon du fleuve. Claude Auclair les avait entamées seul dans Tintin à partir de 1973, alors qu’il était encore marqué par l’influence de Giraud, qui l’aida à faire ses premiers pas dans la bande dessinée. La collaboration d’Alain Riondet allait transformer un récit d’aventure postatomique, profondément marqué par les thèmes de l’écologie paf tique alors en plein essor, en une saga portée par un texte très écrit et des préoccupations symboliques omniprésentes. Cette page muette et contemplative se situe en fin de récit, quand le héros a trouvé la plénitude. J.P. M. 

Greg découvre de nouveaux talents : Hermann, Dany, Dupa, Derib (fig. 105), De Groot, Plusieurs d’entre eux se rodent à ses côtés, dans l’atelier connu sous le nom de « Studio Greg ». Il multiplie les scénarios, ne confiant à personne d’autre que lui-même le soin de créer les séries qui lui paraissent nécessaires à l’équilibre du journal. On le découvre à l’aise dans l’aventure exotique (Bernard Prince avec Hermann, fig. 107) comme dans l’espionnage (Bruno Brazil avec William Vance), dans le western (Comanche avec Hermann) comme dans la fantaisie poétique (Olivier Rameau avec Dany, fig. 106), un peu moins toutefois dans la science-fiction (Luc Orient avec Paape).

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Derib (Claude de Ribaupierre, dit, né en 1944), « Buddy Longway : Le Secret » Planche 10.
Album Éditions du Lombard, 1977. Encre de Chine sur papier, 460 x 358 mm. Inv. 77.2.23 Les westerns de Derib, auteur suisse fasciné par l’histoire des Indiens d’Amérique, rompent avec les lois du genre. Le trappeur Buddy Longway, par exemple, est marié avec Chinook, une Indienne avec laquelle il fonde une famille, qui vieillit au fil des épisodes. Proche des préoccupations des Indiens et souvent confronté à la malveillance des Blancs, il évoque les moments forts ayant ponctué sa vie qui s’achève dans La Source, trente-cinq ans après la création de la série. Sur cette page, nous découvrons Jérémie, le fils de Buddy, pris de vitesse par un lynx qui lui ravit sa proie. La force de cette séquence repose sur la composition de cases épousant les mouvements des animaux. J.-Ph. M. 

106. Dany (Daniel Henrotin, dit, né en 1943), Olivier Rameau : L’Oiseau de par-ci par-là Planche 20. Scénario de Greg (Michel Régnier, dit, 1931-1999). Album Éditions du Lombard, 1975. Encre de Chine sur papier, 450 x 350 mm. Inv. 77.2.86 Au pays de Rêverose, tout n’est que rêve et fantaisie. Le bonheur y est érigé en art de vivre et ses habitants, dont Olivier Rameau et la belle Colombe Tiredaile, les héros de cette charmante série inventée par Greg et dessinée par Dany, veillent à en préserver l’harmonie - comme c’est le cas dans cet épisode, où l’illogisme et la poésie sont confrontés au prosaïsme des passagers d’un avion détourné par des pirates de l’air et dont le pilote, Honoré Pétanque, en digne Marseillais, a décidé de concocter une bouillabaisse pour les habitants du pays imaginaire. J.-Ph. M.

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Dany (Daniel Henrotin, dit, né en 1943), "Olivier Rameau : L’Oiseau de par-ci par-là" Planche 20.
Scénario de Greg (Michel Régnier, dit, 1931-1999). Album Éditions du Lombard, 1975. Encre de Chine sur papier, 450 x 350 mm. Inv. 77.2.86 Au pays de Rêverose, tout n’est que rêve et fantaisie. Le bonheur y est érigé en art de vivre et ses habitants, dont Olivier Rameau et la belle Colombe Tiredaile, les héros de cette charmante série inventée par Greg et dessinée par Dany, veillent à en préserver l’harmonie - comme c’est le cas dans cet épisode, où l’illogisme et la poésie sont confrontés au prosaïsme des passagers d’un avion détourné par des pirates de l’air et dont le pilote, Honoré Pétanque, en digne Marseillais, a décidé de concocter une bouillabaisse pour les habitants du pays imaginaire. J.-Ph. M.

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Ce faisant, Greg reprend à son compte la méthode qui avait été celle de Marijac au temps de Coq hardi. Mais au-delà de la méthode, c’est une certaine conception devenue canonique qui perdure, quant à la « formule » idéale d’un journal de bandes dessinées pour la jeunesse. Un illustré se doit d’offrir une panoplie de héros différents et complémentaires, non concurrents entre eux. Cette conception - qui sera aussi celle de Pilote à ses débuts - se poursuivra aussi longtemps que vivra cette presse traditionnelle. Nombre de séries devenues fameuses sont nées de la recherche d’une « case vide » à occuper dans cette mosaïque de thèmes, d’époques, de genres. A titre d’exemple, voici comment Jean Van Hamme relate la genèse de Thorgal, lors de sa rencontre avec Rosinski : « On a procédé par élimination. On s’est dit : "Bon, dans Tintin, il y a déjà un pilote de course, il y a déjà un aviateur, il y a déjà un cow-boy, il y a déjà un aventurier moderne... Qu’est-ce qu’il n’y a PAS ?" [...] Et nous nous sommes dit : "Pourquoi pas l’univers des Vikings ?" »

Yvan Delporte a été le rédacteur en chef de Spirou de 1955 à 1968, période à juste titre réputée comme l’une des plus inventives dans l’histoire du titre. Curieusement, c’est au moment où un vent de libéralisation souffle sur la bande dessinée - auquel n’est pas étrangère la concurrence du Pilote français comme sur l’ensemble de la société, que Dupuis confie les rênes du journal à Thierry Martens, qui fera surtout montre de conservatisme. Quelques héroïnes incarnent pourtant la relève : Natacha de Walthery, Yoko Tsuno de Roger Leloup et Isabelle de Will (fig. 108), sur un scénario de Macherot et Delporte. Raoul Cauvin s’affirme comme scénariste en signant Sammy pour Berck et Les tuniques bleues pour Salve, puis Lambil.

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Will (Willy Maltaite, dit, 1927-2000). Isabelle : Les Maléfices de l’oncle Hermès Planche 15.
Scénario de Raymond Macherot (1924-2008), André Franquin (1924-1997), Yvan Delporte (1928-2007) Paru dans Spirou EP’ 1929 à 1935 en 1975. Album Dupuis, 1978. Encre de (bine sur papier, 472 x 366 mm Inv. 79.1.48
D’abord création collective de quelques ténors du journal Spirou, isabelle restera comme la dernière grande série de Will, qui l’animera ensuite avec la seule complicité du scénariste Yvan Delporte. Classique dans sa construction et sa facture — Will n’est pas pour rien l’un des maîtres de l’école dite « de Marcinelle » —, isabelle est une série fantastique pour enfants mettant en scène toutes les créatures de l’imaginaire démonologique. Outre le trait virtuose de Will, on appréciera la répartition des noirs et des blancs, qui rend d’emblée lisible celte planche pourtant prévue pour la couleur. J.-P. M. 

Dix ans plus tard vient le tour du rédacteur en chef Alain De Kuyssche, dont le règne, d’assez courte durée (1968-1972), sera marqué par l’émergence d’une nouvelle génération de dessinateurs décidés à secouer le cocotier : Hislaire (Bidouille et Violette), Wasterlain (Docteur Poche), Frank Pé (Broussaille, fig. 109), Cossu, Berthet, et le duo iconoclaste Yann et Conrad. Des thèmes nouveaux comme l’écologie ou les amours adolescentes ont droit de cité ; les genres traditionnels, polar ou science-fiction, sont repeints aux couleurs de la modernité, à grand renfort d’influences cinématographiques ; enfin, la figure même du héros est abandonnée ou tournée en dérision. L’humour cynique et décapant du scénariste Yann confère à la série des Innommables (ou les scabreuses aventures indochinoises de modernes Pieds Nickelés) un parfum de scandale.

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Frank (Frank Pé, dit, né en 1956), « Broussaille : La Nuit du chat » Planche 34. Scénario de Boni (Michel de Som, dit, né en 1950).
Épisode paru dans Spirou, n° 2657 à 2667 en 1989. Repris en album chez Dupuis, 1989. Encre de chine et gouache blanche sur papier, 424 x 334 mm Inv. 90.26.4 Mascotte d’une rubrique de Spirou dédiée à la nature, Broussaille est devenu le héros d’une série dont fa Nuit du chat est le meilleur épisode. Reprenant tous les ingrédients du récit d’initiation, Frank et Bom déroulent en l’espace d’une nuit l’errance d’un jeune homme, lequel, parti à la recherche de son chat égaré, finit par se trouver lui-même. C’est un Broussaille ivre et prostré que nous voyons, dans une grande case pleine de lumière, faire ici la rencontre du personnage qui le révélera à lui-même. Dans la partie inférieure de la planche, toujours dans l’ombre, il peine à occuper des cases disposées comme un labyrinthe. Il en sortira au petit matin, dans une lumière radieuse. J.-P. M.

A suivre

Texte extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen, édité par La Cité et Skira Flammarion en 2009, aujourd’hui épuisé, enrichi de fichiers numériques issus des collections numérisées de la Cité, de Gallica et autres.