les grandes heures de la bd belge - partie 2 - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
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Histoire de la bande dessinée franco-belge

les grandes heures de la bd belge - partie 2

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009

Tintin et Spirou face à face

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Spirou n. 671, 22 février 1951 Éditions Dupuis. Illustration André Franquin

Spirou a vu le jour dès 1938, faisant débuter Jijé, Sirius et Fernand Dineur. Mais le journal doit attendre le lendemain de la guerre pour prendre son essor. Al rassemble peu à peu les talents de Franquin (qui dessine longtemps Spirou et Fantasio, avant de créer Gaston Lagaffe), Morris (Lucky Luke), Will (Tif et Tondu), Peyo (Johan et Pirlouit, puis Les Schtroumpfs), Tillieux (Gil Jourdan,) et, plus tardivement, Macherot (transfuge de Tintin avec Chaminou, , puis Sybilline). Imagination, modernité, dynamisme, humour sont les qualités maîtresses de cette équipe hors pair.

Par tempérament, Charles Dupuis, l’éditeur (cadet de la deuxième génération de la dynastie Dupuis), privilégie la caricature et n’accueille que peu de séries d’aventures : Jean Valhardi et Jerry Spring par Jijé, L’Épervier bleu par Sirius, Marc Dacier par Paape et Charlier, La Patrouille des Castors par Mitacq et Charlier, Buck Danny par Hubinon et, toujours, Jean-Michel Charlier. Elles lui sont, pour la plupart, fournies par l’agence World Press, de Georges Troisfontaines. L’écurie Dupuis ne s’est pas constituée dans l’ombre du modèle hergéen, même si ce dernier a marqué Jijé et Tillieux. Elle subit bien davantage les influences américaines. À l’exception de Mitacq, les « réalistes » ont tous une dette envers Milton Canif, le maître du clair-obscur et du trait de pinceau. Tandis que les « humoristes » sont, pour l’essentiel, des enfants de Walt Disney. À cet égard, il n’est évidemment pas insignifiant que Paape, Morris, Franquin et Peyo aient fait leurs débuts conjointement à la CBA, studio de dessins animés créé par le photographe Paul Nagant.

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André Franquin (1924-1997), Spirou et Fantasio : Le Gorille a bonne mine
Planche 8. Récit paru dans Spirou, n.5944 à 966 en 1956 Album Depuis, 1959. Encre de (bine sur papier, 328 x 485 mm. Inv. 77.2.45 Le marsupilami, qui sera filme par la journaliste Seccotine dans son habitat naturel, la jungle de Palombie (cf. Le Nid des marsupilamis, merveilleux épisode en forme de documentaire faisant suite à celui-ci, avait fait sa première apparition dans Spirou et /es héritiers en 1952. Devenu l’inséparable compagnon d’aventures de Spirou et Fantasia, il les suit en Afrique où il affronte un lion. Les meilleures séquences qu’inspire ce fabuleux animal sont de véritables chorégraphies, dans lesquelles Franquin nous régale de son trait formidablement vivant — du très grand art. T. G.
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Raymond Macherot (1924-2008), Chlorophylle : Le Furet gastronome
Planche 14. Récit paru dans Tintin (édition belge) du 4 septembre 1962 ou 11 décembre 1962 Album Éditions du Lombard, 1970. Encre de Chine et gouache blanche sur papier, 404 x 314 mm. Inv. 90.14.2 Chlorophylle, le lérot, et son ami le mulot Minimum affrontent les Mirliflore, des triplés (l’un d’eux est (lep l<Q qui s’appellent mutuellement « frérot ». Après s’être acoquinés avec un terrible furet, ces piètres voyous s’amenderont en fin d’épisode. Macherot a une façon unique de se tenir au ras du sol. L’herbe barre l’horizon et sert de fond, sur lequel se détachent ses petites créatures si profondément humaines. Dans les albums, des couleurs acidulées masquent parfois la qualité du trait. Scénariste tendre et sarcastique à la fois, Macherot instille de la cruauté au coeur de la poésie. T. G.
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Jijé (Joseph Gillain, dit, 1914-1980), Jerry Spring : Le Maître de la Sierra
Planche 2. Scénario de Philip. Paru dons Spirou n° 1138, le 4 février 1960. Album Dupuis, 1962 Encre de Chine sur papier, 521 x 403 mm.. inv. 89.12.71 (« collection Robial-Cestac) Jijé se consacra à Jerry Spring de 1954 à 1967, puis à nouveau de 1974 à 1977. Avec l’aide de divers scénaristes (dont Lob, Goscinny, ou ici son propre fils), il sut faire évoluer les personnages dont il était le créateur —Jerry et son ami Poncho, le Mexicain —, tout en imposant de bout en bout sa vision humaniste, généreuse, antiraciste. Jijé aimait particulièrement dessiner les chevaux. Il se régale avec cette scène de rodéo, effaçant le décor pendant cinq vignettes consécutives pour concentrer l’attention sur le magnifique corps à corps du cow-boy et de sa monture. T. G.
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Maurice Tillieux (1921-1978), César Planche-gag n°. 8.
Paru dans Spirou n° 1767, le 24 février 1972. Album Dupuis . Encre de Chine et lavis d’encre bleue sur papier, 304 x 447 mm. Inv. 89.6.5 Hus habitué des intrigues policières, Tillieux s’est essayé à la série à gags avec César, publié dans Spirou, puis dans Le Moustique de 1957 à 1966. Ce personnage de célibataire endurci, à la tête aussi ronde que ses lunettes, est ici aux prises avec ses souffre-douleur habituels : son voisin, l’agent Petitcarné, toujours prompt à le verbaliser, et un gamin, Ernest - qui deviendra bientôt Ernestine. César est un dessinateur pour enfants, ce qui permet aussi à l’auteur d’ironiser occasionnellement sur son propre métier. T. G.

De cette brève expérience, ils conserveront un sens aigu du mouvement. L’équipe se reconstitue peu après sous le magistère de Jijé (Joseph Gillain, 1914-1980), qui accueille ces débutants dans son atelier et contribue à parfaire leur formation. Ce mentor au talent généreux, aussi à l’aise dans le registre humoristique (Blondin et Cirage) que dans l’aventure réaliste (il est aussi l’homme des grandes biographies édifiantes Baden Powell, Don Bosco, Charles de Foucauld, et même une vie de Jésus intitulée Emmanuel), n’hésitera pas à abandonner ses propres séries au profit de ses cadets, léguant Spirou à Franquin et Valhardi à Paape. Figure tutélaire du journal, il est aussi le seul à avoir bénéficié d’une formation très complète aux métiers d’art.

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Jijé (Joseph Gillain, dit, 1914-1980), Baden Powell Planche 77.
Paru dans Spirou en 1949. Album Dupuis, 1950. Encre de Chine sur papier, constitué de quatre strips collés sur un carton de montage, 425 x 370 mm. Inv. 2005.5.2
À travers sa longue carrière d’auteur de bandes dessinées, Jijé s’est illustré dans de très nombreux genres : l’aventure enfantine avec Blondin et Cirage, le western avec Jerry Spring, mais également la biographie d’hommes illustres (Don Bosco, Emmanuel ou La Vie du Christ, Christophe Colomb, Baden Powell), répondant ainsi à l’exigence pédagogique attendue de la revue Spirou. Cette planche extraite de Baden Powell est un beau témoignage du travail graphique de Jijé : il utilise la plume et le pinceau pour appliquer l’encre de Chine, donnant texture et épaisseur à ses paysages. La sixième case, avec ses rochers ombrés au pinceau et la perspective s’ouvrant sur la droite, permet d’apprécier les compositions simples et évocatrices que Jijé saura utiliser à merveille dans Jerry Spring. A. L.
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Eddy Paape (né en 1920), Jean Valhardi et les êtres de la Forêt Planche 24.
Scénario d’Yvan Delporte (1928-2007). Épisode paru dans Spirou n. 636 en 1950 ; rééd. dons l’album Rétrospective, Deligne, 1975. Encre de chine, gouache blanche et collage sur papier, 527 x 364 mm Inv. 2001.16.12
Son métier d’enquêteur pour une compagnie d’assurance conduit Jean Valhardi à sillonner le monde, où il est régulièrement amené à jouer les justiciers. Cette série imaginée en 1941 par Jean Doisy (scénario) et Jijé (dessin) rassemble tous les archétypes du récit d’aventures pour adolescents : aux quatre coins du monde, un héros qui n’a pas froid aux yeux, flanqué d’un faire-valoir poltron, défait des bandes très organisées. Reprise par Eddy Paape, en 1946, la série s’impose dans l’hebdomadaire Spirou, bénéficiant de scénarios solides de Paape lui-même, mais aussi d’Yvan Delporte et de Jean-Michel Charlier. C’est avec ce dernier que Paape créera Marc Dacier en 1958, après avoir "rendu" Valhardi à son premier dessinateur, Jijé..J.-Ph. M.
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Tintin n » 13, 20 janvier 1949 Éditions du Lombard. Illustration Hergé.

L’hebdomadaire Tintin, dont l’éditeur est Raymond Leblanc, est imprégné d’un plus grand esprit de sérieux. On y privilégie l’aventure documentée, le suspense, le fantastique. L’équipe initiale réunie en 1946 autour d’Hergé se compose de Jacques Laudy (Hassan et Kaddour), Paul Cuvelier (Corentin Feldoé, et, bien sûr, Edgar P. Jacobs, l’auteur des mythiques Blake et Mortimer. La famille des grands héros de ’Tintin s’agrandit par la suite avec Alix, Michel Vaillant, Chevalier Ardent, Dan Cooper et Ric Hochet, notamment.

Paul Cuvelier (1923-1978), L'Extraordinaire Odyssée de Corentin Feldoë Planche 29.

Plus encore que les nouveaux épisodes de Tintin, (fig. 96), ce sont les scénarios de Jacobs qui donnent le ton et passionnent les lecteurs. Relevant tour à tour du scientisme (La Marque jaune, Les Trois Formules du professeur Sato), de l’archéologisme (Le Mystère de la Grande Pyramide, L’Énigme de l’Atlantide) et d’un futurisme apocalyptique (S.O.S. Météores, Le Piège diabolique), ils affectionnent les « grands sujets » et témoignent d’une conception de la bande dessinée lui assignant pour fin d’être à la fois distrayante et instructive. La dimension littéraire des scripts, qui se traduit par l’abondance des textes de commentaires (les récitatifs »), participe de ce pédagogisme, tout en revendiquant l’héritage du roman populaire, avec sa phraséologie quelquefois boursouflée et son cortège d’archétypes. Dans une lettre adressée à Greg au sujet d’un projet de scénario destiné à Tintin, Hergé a fort bien résumé sa poétique, qui se situe, comme il le souligne lui-même, à l’opposé de celle de Jacobs : « L’angoisse collective est contraire à la tradition Tintin. L’univers Tintin est intimiste. Même lors de l’expédition lunaire, l’opinion mondiale n’a pas joué de rôle, et Dieu sait pourtant que l’affaire engageait l’humanité entière. [...] Le monde alerté, l’intervention des pouvoirs, les grands mouvements de foule, c’est du Jacobs, c’est le Martin de La Grande Menace ce n’est pas de l’Hergé. »
Alors que la bande dessinée se partage désormais (comme on l’a vu dans les chapitres précédents) en deux grandes tendances à peu près étanches, le génie particulier d’Hergé est de maintenir, dans ses scénarios, un équilibre constant entre l’aventure et le comique. Chasse au trésor, lutte contre les trafiquants de tout poil, espionnage fournissent tour à tour les ingrédients d’une trame épique, où les rebondissements, le suspense et le danger sont omniprésents ; mais chaque personnage (le héros excepté) est porteur d’un comique spécifique - tempérament excessif et déveine du capitaine, surdité et distraction de Tournesol, bêtise et lapsus des Dupondt, etc. -, de sorte que l’intrigue accueille toutes sortes d’incidents comiques et de gags, sans que la tension dramatique se relâche pour autant. Cette miraculeuse alchimie ne se retrouve dans aucune autre série. On peut regretter que ses confrères aient peu retenu les leçons de scénario d’Hergé ; son influence s’est bien davantage exercée sur le plan graphique. Gianolla (Fred et Mile, 1931) et Jijé (Le Dévouement de Jojo, 1936) sont parmi les premiers à le copier. Plus tard, au sein du journal Tintin, cette influence se fait plus contraignante. Le maître y exerce les fonctions de directeur artistique ; à ce titre, il impose son esthétique fondée sur le trait de contour linéaire (on ne parle pas encore de ligne claire »), ainsi que son idéal de rationalité et de lisibilité à ses collaborateurs. Vandersteen (fig. 101), Martin, Tibet (fig. 102), Craenhals brident leur tempérament pour se conformer à un système graphique, qui, dans les années 1950, devient à ce point hégémonique que le journal est guetté par la monotonie.

Si Jijé est I’homme-orchestre de Spirou, la dispersion de son talent entre de trop nombreuses entreprises l’empêche d’accéder au rang de dessinateur vedette. C’est Franquin, héritier de la série-titre, qui apparaît progressivement comme le chef de file de école de « Marcinelle ». Enrichissant les aventures de Spirou et Fantasio de nombreux personnages de son cru (le Marsupilami, ZorgIub et tout le petit monde de Champignac), il les mène de front, à partir de 1957, avec une création originale : Gaston Lagaffe (fig. 103). Avant de s’imposer comme l’antihéros de la plus inventive et la plus savoureuse des séries à gags, Gaston, personnage sans emploi, hante les pages du journal. Sa silhouette avachie, son indolence et son génie des catastrophes deviennent vite indispensables. Il est désormais l’employé des Éditions Dupuis, et par ce subterfuge, Franquin renforce la connivence du journal avec ses lecteurs en les faisant pénétrer dans les coulisses d’une rédaction fictive. En 1969, Philippe Vandooren - futur rédacteur en chef de Spirou dans les années 1980 - réunit de longs entretiens avec Franquin et Gillain (présentés comme les maîtres, respectivement, du « dessin humoristique » et du « dessin réaliste ») dans un petit livre qui deviendra mythique. Comment on devient créateur de bandes dessinées sera le bréviaire de toute une génération d’aspirants dessinateurs. Le secret de l’art poétique de Franquin est peut-être dans cette phrase : « Il me semble qu’il faut travailler pour soi-enfant, se dessiner des trucs pour l’enfant qu’on était, et qu’on est un peu resté... » Énergique, souple, nerveux, le style de Franquin est fondé sur la vitesse et le génie des attitudes corporelles. Le nombre de ses disciples n’a rien à céder à ceux d’Hergé. Le dessinateur préféré de Charles Dupuis a fixé les canons d’une esthétique qui en est insensiblement venue à se confondre avec l’essence même de la BD d’humour pour la jeunesse.

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André Franquin (1924-1991), Gaston Lagaffe, gag n°146
Paru dans Spirou n°1475 du 21 juillet 1966. Figure dans l’album Des gaffes et des dégâts, Dupuis, 1968. Encre de chine sur papier, 405 x 310 mm. Inv. 77.2.47
Employé de la rédaction de Spirou, Gaston déploie en toutes circonstances, même pour un repas champêtre, ses talents d’inventeur fou. La tranquille atmosphère des trois premières bandes contraste avec le choc de l’avant-dernière case, dont le pouvoir comique est décuplé par la justesse des postures des deux personnages. Dans Gaston chaque personnage, même animal, est incarné avec une exactitude qui provoque l’empathie – et le rire. J.-P. M.

A suivre

Texte extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen, édité par La Cité et Skira Flammarion en 2009, aujourd’hui épuisé, enrichi de fichiers numériques issus des collections numérisées de la Cité, de Gallica et autres.