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pirates de bande dessinée

Bien que la piraterie existe depuis l’Antiquité et que l’on en trouve des exemples au fil des siècles sur toutes les mers du monde, l’imaginaire moderne identifie presque exclusivement les pirates à une époque, les XVIIe et VIIIe siècles, et à un lieu : les mers caribéennes. Universel symbole de liberté, ils ont fait rêver des générations d’enfants – et d’adultes – épris de larges horizons et d’exploits héroïques.

Bienvenue à bord !

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Howard Pyle’s book of pirates

En vérité, on sait peu de choses sur l’histoire véritable des pirates des siècles d’or de la marine à voiles, hormis pour quelques personnages (Sir Francis Drake, Jean Bart, Barbe-Noire, Anne Bonny, Mary Read) dont les récits de vie sont souvent teintés de légende. C’est la littérature (Robert Louis Stevenson, Daniel Defoe, Paul d’Ivoi, John Meade Falkner…) qui, dans la seconde moitié du XIXe et le début du XXe siècle, fixe la mythologie flibustière et définit, hors de toute certitude historique, l’image du pirate telle que nous la connaissons, image renforcée par les œuvres des grands illustrateurs américains Howard Pyle et N. C. Wyeth : celle d’un personnage hirsute et brutal buvant du rhum et maniant le sabre, éternellement à la recherche de trésors indiqués sur des cartes cryptées.

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Erroll Flynn, Capitaine Blood

Dans les années 1920, le cinéma hollywoodien s’empare avec succès de cet imaginaire dont il fait un genre florissant. Douglas Fairbanks Jr et surtout Errol Flynn acquièrent la gloire en incarnant ces héros pleins de panache. Le « film de pirates » est d’une remarquable pérennité : qu’on songe aux Pirates de Roman Polanski en 1986, ou au succès récent de la tétralogie des Pirates de Caraïbes avec Johnny Depp.

Les débuts du genre : 1930 aux Etats-Unis

Les pirates de bande dessinée apparaissent dans les années 1930 aux USA, à l’époque où les comics quittent le champ presque exclusif de l’humour pour explorer tous les genres de l’aventure (policier, science-fiction, fantastique…). On doit au jeune Will Eisner (futur auteur du Spirit) d’avoir créé en 1938 la première série marquante, Hawks of the Seas, où l’on sent de façon patente l’influence du cinéma. Hormis pour quelques séries mineures, il faut attendre, des deux côtés de l’Atlantique, la fin de la Seconde Guerre mondiale pour voir apparaître plusieurs titres mémorables.

Hawks of the seas

Une des plus anciennes séries flibustières est américaine et date de 1938. Elle est l’œuvre du jeune Will Eisner, auteur quelques années plus tard du Spirit, classique reconnu de la bande dessinée policière. Dans Hawks of the Seas, Eisner (qui signe Willis Rensie) fait ses premières armes et démontre ses qualités de narrateur : scénarios haletants, cadrages hardis, flamboyantes scènes de bagarres… Eisner donne sa version, très convaincante et non dénuée d’humour, des films d’Errol Flynn sortis quelques années auparavant. Produit en studio pour une revue colombienne, Hawks of the Seas n’a connu que quelques mois de publication, et tous les originaux ou presque ont disparu (Will Eisner les détruisit après parution).

Piracy

Aux États-Unis, l’éditeur EC, dont les comic books d’horreur subiront dans les années 1950 les foudres de la censure, publie un titre (Piracy) dédié à la piraterie, remarquable pour les talents graphiques qui y travaillent (Wallace Wood, Jack Davis, Bernie Krigstein…) et l’ambiance générale des courtes histoires, qui reprennent l’imagerie cinématographique (et les illustrations de Pyle et Wyeth !) pour l’exploiter en un cocktail où se mêlent fantastique et humour au second degré.

En France

En Europe et plus particulièrement en France, le genre flibustier se développe également à la fin des années 1940. On sent dans Le Capitaine Cormoran, publié dans Vaillant et dessiné successivement par Lucien Nortier et le regretté Paul Gillon, l’influence des classiques cinématographiques, tandis que Le Capitaine Fantôme de Marijac et Cazanave exploite, comme son nom l’indique, une tonalité plus fantastique.

Capitaine cormoran

Né en Bretagne, le capitaine Cormoran vit sur l’île de la Tortue. Corsaire du royaume de France, il mène des raids contre les navires anglais et espagnols… Dessiné par Lucien Nortier, scénarisé par Roger Lécureux puis Jean Ollivier, Capitaine Cormoran (également titré Le Cormoran) a été publié dans le journal Vaillant (devenu ensuite Pif) entre 1947 et 1952. Cette série se situe dans la grande tradition des récits boucaniers, et fait la part belle à l’action. Lucien Nortier, en digne héritier de Milton Caniff, Raymond Poïvet et Alex Raymond, met en scène les abordages et les combats avec une efficacité non dénuée d’élégance. Après quelques années d’interruption, la série est reprise par Paul Gillon, qui la dessine jusqu’en 1962

Capitaine fantôme

Alors qu’il traverse l’Atlantique, le courageux Jean de Vyrac découvre qu’on a tué un de ses compagnons de voyage et enlevé la fille de celui-ci. Parti à la rescousse de la demoiselle, il se fait engager dans l’équipage de l’inquiétant Capitaine Fantôme. Bientôt démasqué par ce chef pirate, il parvient à s’enfuir et, après bien des péripéties, devient à son tour flibustier, sous le nom de Capitaine Centaure. Il vainc le Capitaine Fantôme, délivre la jeune fille, avant de vivre d’autres aventures.
Cette série en trois parties a paru entre 1946 et 1948 dans l’hebdomadaire Coq Hardi, dont Marijac était le rédacteur en chef et le principal scénariste. Séduit par le graphisme contrasté de Raymond Cazanave (par ailleurs illustrateur de timbres), il a écrit pour lui cette série flibustière, qui vaut par l’atmosphère fantastique qui la baigne et les « trognes » inquiétantes des pirates.

Paul Gillon, manifestement marqué par L’Île au trésor de Stevenson et le Robinson Crusoé de Daniel Defoe publiera entre 1968 et 1980 la trilogie Jérémie dans les îles, dont le héros est un jeune mousse qu’une tempête et un naufrage laissent seul au monde.

Il faut attendre 1959 et la sortie du No 1 de Pilote pour que paraisse Barbe-Rouge, considéré depuis comme le classique européen du genre. L’alliage entre les scénarios pleins de souffle de Jean-Michel Charlier et le dessin solide de Victor Hubinon est unique et la série, qui s’inspire autant de l’imagerie hollywoodienne que des mémoires et récits historiques, a fixé pour trois décennies les canons de la bande dessinée de pirates.

Barbe-Rouge

Barbe-Rouge était présent en octobre 1959 au sommaire du premier numéro de Pilote, aux côtés d’Astérix, et reçut d’emblée un accueil favorable des jeunes lecteurs. Pliant l’histoire sanglante de la flibuste aux contraintes de la presse pour enfants, Charlier invente la figure de Barbe-Rouge, héros tonitruant (« Corne de bouc ! » est son juron de prédilection) et sauvage que l’adoption d’un jeune fils honnête et courageux ramène bientôt dans le droit chemin. Trésors cachés, complots et intrigues, tempêtes, vengeance… rien ne manque aux aventures de ce pirate borgne, entouré d’un « casting » formidable. Succès durable de la bande dessinée populaire, Barbe-Rouge s’est poursuivi longtemps après la disparition de ses créateurs.

L’Aigle de Clermont

Dans les années 1950, les jeunes lecteurs des « petits formats », publications bon marché imprimées sur du mauvais papier, étaient fascinés par trois séries : Le Petit Duc, Le Chevalier d’Harmental et L’Aigle de Clermont, toutes signées par Devi, dessinateur dont on ignorait tout. Ses pages se signalaient par un noir et blanc contrasté et des personnages dont les poses outrées conféraient une atmosphère baroque à des récits d’aventures échevelés. Découvert par le rédacteur français Marcel Navarro (qui écrivait les scénarios de ses histoires), Devi s’appelait en réalité Antonio De Vita, était né dans les années 1920 en Calabre et vivait à Milan. Il fournit des pages à son éditeur jusqu’en 1961, date à laquelle il disparut brutalement. On a retrouvé sa trace en Italie à la fin des années 1990.

Coeur de gris

Dessiné pendant qu’il entamait avec Patrick Cothias la série Masquerouge, Cœur de Gris est l’unique incursion d’André Juillard dans la bande dessinée flibustière. Ce court récit a paru en 1982 dans Pif Gadget, sur un texte de Jean Ollivier, grand scénariste du journal – il a écrit Yves le Loup, Loup Noir, Docteur Justice…Repris en album dans les années 1980, il concentre en quelques pages toutes les situations classiques du récit de pirates. Il résultait d’une commande de la rédaction, qui avait prévu que ces pages soient lues en « odorama ». Placées à des emplacements stratégiques sur chaque page, des pastilles auraient été frottées par les jeunes lecteurs, exhalant des effluves de mer, de feu de bois, de cacao, d’ananas… Le projet fut abandonné.

Corentin

Paru dans les tous premiers numéros du Journal de Tintin en 1946, Corentin a marqué les jeunes lecteurs de l’époque et est considéré aujourd’hui comme un classique de la bande dessinée belge. D’abord inspirées du Robinson Crusoé de Daniel Defoe, les aventures de Corentin s’éloignent rapidement de leur modèle pour explorer tous les territoires de l’aventure : l’Inde mystérieuse, le Far-West…Cette page, extraite du 4e volume de la série (scénarisé par Greg), est la première d’une courte séquence d’abordage, que Paul Cuvelier traite avec un dynamisme, une élégance et une sensualité qui sont sa marque. Elle démontre la souveraine maitrise d’un graphiste qu’Hergé admirait beaucoup.

Le diable des sept mers

Maître du dessin réaliste, Hermann a, depuis bientôt cinquante ans, tâté de tous les genres du récit populaire : il était donc écrit qu’il s’essaierait au récit de pirates. C’est chose faite depuis 2008, quand avec l’aide d’Yves H. (scénariste avec lequel il a plusieurs fois travaillé et qui est également son fils), il publie le diptyque Le Diable des sept mers  : rien ne manque à cette histoire qui revisite tous les stéréotypes du récit de pirates : trésors cachés, passion amoureuse, vengeance, rivalités… Mais tout baigne dans une ambiance fantastique et crépusculaire : les trésors ne sont que des chimères et si les morts ressuscitent, ce n’est pas pour autant que l’histoire finira bien. Scènes de nuit, courses dans les mangroves, sanglantes scène d’abordage, Hermann donne la pleine mesure de son talent dans des pages où sa patte est immédiatement reconnaissable.

La bande dessinée jeunesse

Il est un domaine où la production est depuis un demi-siècle d’une remarquable richesse et toujours placée sous le signe de l’humour, celui de la piraterie pour jeunes lecteurs. De Pepito, de l’Italien Luciano Bottaro à Wafwaf et Capitaine Miaou de B-Gnet en passant par Le Vieux Nick de Remacle ou Sardine de l’espace de Guibert et Sfar, le pirate pour enfants est presque toujours farceur et plein de ressources. La mer est son terrain de jeu, son bateau le symbole de la liberté autant qu’un refuge. Se moquant de l’ordre établi, il guide les jeunes lecteurs vers l’affirmation de soi et l’émancipation.

Pepito

Série la plus connue de Luciano Bottaro (1931-2006), Pepito est un classique de l’humour pour enfants, qui enchanta les jeunes (et moins jeunes) lecteurs des années 1950 à 1980. Publié en France dans des « petits formats », Pepito met en scène un jeune pirate et son équipage haut en couleur (Ventempoupe, marin porté sur la boisson, Merluche le menuisier, Bec-de-fer le perroquet bavard…) qui combattent sans relâche le vénal et ventripotent Hernandez La Banane, gouverneur de Las Ananas, île imaginaire des Antilles. Bottaro a dessiné des dizaines d’épisodes de cette série, dans un style « gros nez » plein d’efficacité et de charme. Mais Pepito ne fut pas, loin de là, sa seule création. Le maître italien a dessiné des dizaines de séries : Whisky et Gogo, Baldo, Pik et Pok, Pon Pon…, sans oublier de nombreux épisodes de Donald Duck !

Le Vieux Nick

Classique de la bande dessinée franco-belge, Le Vieux Nick paraît de 1958 à 1990 dans l’hebdomadaire Spirou. Le héros en est d’abord Nick, un vieux loup de mer au caractère bien trempé, qui sillonne les mers pour mettre hors d’état de nuire les pirates dont il supporte mal les agissements. Le 4e tome de la série voit l’entrée en scène de Barbe-Noire, pirate mal intentionné qui donne rapidement sa mesure : il est aussi bête que méchant. La confrontation entre Nick et Barbe-Noire (flanqué de son aïeul, l’irascible Bon-Papa) devient alors le ressort principal de la série, que Remacle met en scène avec une verve constamment renouvelée.

Sardine de l’espace

La jeune Sardine et son oncle Epaule Jaune parcourent les planètes et les espaces intergalactiques pour sauver les enfants que la méchanceté des adultes met en danger, et les recueillent au sein de leur vaisseau l’Hectormalo. Leur ennemi juré est Supermuscleman, super-héros ravagé par les mauvais instincts et dont le rêve est de mettre au pas tous les enfants indisciplinés. Heureusement que lui et son acolyte le malfaisant professeur Krok sont encore plus bêtes que méchants ! Sardine et son équipage apportent aux enfants la liberté et les rires indispensables à leur bonheur. Créée par Emmanuel Guibert (scénario) et Joann Sfar (dessin), cette ode riante à la liberté et au plaisir paraît depuis le début des années 2000 et rencontre un succès constant. Depuis 2009, c’est le talentueux Mathieu Sapin qui a remplacé Joann Sfar au dessin.

Wafwaf & captain Miaou

Ancien étudiant de l’école Emile Cohl, B-Gnet a publié ces dernières années dans Fluide Glacial et Bodoï, avant d’entreprendre Wafwaf et Capitaine Miaou pour le magazine DLire. Deux recueils ont paru de cette série animalière et flibustière qui parvient à s’adresser aux petits comme aux grands et revisite tous les clichés des récits de pirates avec une réjouissante loufoquerie et un art consommé du second degré. Comme le dit l’éditeur « c’est du ratafia pour les petits !

Les mangas

Les mangas japonais ne pouvaient manquer de reprendre la figure du pirate, dont Albator de Leiji Matsumoto est le premier – et énorme – succès international. Depuis plusieurs séries nippones, dont le très populaire One Piece d’Eiichiro Oda, exploitent cette veine, entre aventure, fantastique et humour.

One Piece

One Piece, publié pour la première fois en 1997, est un des grands succès des shōnen mangas. Son action se déroule dans un monde océanique où le jeune Luffy éternellement coiffé d’un chapeau de paille, cherche One Piece, fabuleux trésor du défunt pirate Gol D. Roger. Au cours de très nombreuses aventures sur la « route de tous les périls », il croise des personnages qui deviennent ses amis et intègrent son équipage. La série existe également sous forme de jeux vidéo et d’anime.

Albator

Découvert en France sur les écrans de télévision dans les années 1980, Albator (Harlock en version originale) est un manga japonais extrêmement populaire dessiné par Leiji Matsumoto. L’action de cette saga de science-fiction se déroule dans un lointain futur. Albator, bandeau sur l’œil, balafré et vêtu de noir, sillonne l’espace à bord de son vaisseau spatial. Descendant de pirates et pirate lui-même, il affronte le dieu Wotan ou des humanoïdes ennemis de la Terre dans des combats dantesques où s’affirment son courage et son implacable détermination.

Nouvelle piraterie de bande dessinée

On l’aura compris, la figure du flibustier est celle d’un mythe, et par là même ouverte à toutes les interprétations, tous les détournements, toutes les recréations. Vivant de rapines et promis à une mort certaine, cohabitant dans la promiscuité, les pirates se soumettaient à une discipline souvent plus contraignante que les règles imposées par les sociétés qu’ils avaient fuies. Symbole d’indépendance, il leur arrivait de travailler en sous-main pour des puissances qui les traitaient la plupart du temps sans pitié.
Avec le temps, on a gommé la brutalité de leurs sanglants exploits pour ne retenir que leur bravoure, le côté misérable de leur mode de vie pour en faire des précurseurs de sociétés strictement égalitaires. Ils sont devenus les critiques radicaux d’un Occident confit dans l’artificialité, les chantres d’une liberté seulement limitée par l’horizon.

Depuis la période inaugurale, des auteurs comme Hermann, Lauffray ou Jérémy assument (moyennant quelques inflexions personnelles) cet héritage classique, tandis que d’autres (Christophe Blain, Jason et Vehlmann, Lewis Trondheim et Appollo), profitent de la rareté des sources historiques pour tirer l’histoire de pirates vers le roman d’initiation, la méditation philosophique, voire une réflexion sur le genre lui-même.

Les auteurs de la bande dessinée contemporaine s’emparent de cet univers avec une liberté accrue. S’appuyant sur quelques sources historiques fiables, ils l’investissent chacun de leur propre imaginaire, dans une tonalité globale où l’aventure se colore d’une indéniable mélancolie. Christophe Blain a marqué les lecteurs il y a plus de dix ans avec Isaac le pirate, vaste fresque qui voit un personnage insouciant et falot être emporté et transformé par un destin plus grand que lui. Laureline Mattiussi introduit dans ce monde masculin une « piratesse » truculente et sensuelle. Jason et son scénariste Fabien Vehlmann revisitent le « folklore » pirate avec un minimaliste épatant. David B. et Emmanuel Guibert convoquent l’imagerie flibustière pour faire revivre la figure de l’écrivain symboliste Marcel Schwob. Quant à Lewis Trondheim et Appollo, ils évoquent avec humour et nostalgie la fin des pirates de l’île de la Réunion au XVIIIe siècle.

David B.

On connaît le goût de David B. pour la littérature, dont on trouve des traces dans toutes ses créations. Il a ainsi imaginé un récit inspiré par la vie et l’œuvre de Marcel Schwob (présenté ailleurs dans cette exposition), mis en scène l’écrivain italien D’Annunzio… et adapté une nouvelle de Pierre Mac Orlan, Le Roi Rose, dans laquelle l’équipage de morts-vivants du mythique Hollandais volant recueille par accident un bambin (le « roi rose » du titre) qu’ils décident de garder et d’élever. David B. illustre avec puissance et élégance ce texte à la fois poétique, ironique et subtilement mélancolique.

Jason / Velhmann

Elevée par une femme qui la rudoie, Gweny découvre une carte qui, elle en est persuadée, va l’aider à retrouver son père, mystérieusement disparu depuis cinq ans. Assistée par un équipage de pirates naïfs et maladroits, elle débarque sur une île qui abrite une école de torture. Dénoncée et traquée, elle ne doit son salut qu’à l’aide d’un jeune apprenti tortionnaire particulièrement peu doué… Gweny finira par retrouver son père, dont l’image ne sortira pas grandie de l’aventure. Fruit de la collaboration du scénariste Fabien Velhmann et du dessinateur Jason, L’Île aux cent mille morts revisite le récit de piraterie sur le mode minimaliste. Le scénario de Velhmann est au diapason du graphisme dépouillé de Jason et l’ensemble procure au lecteur une inhabituelle et plaisante impression de morosité drolatique.

Ile au poulailler/ Laureline Mattiussi

Ancienne étudiante de l’Ecole européenne supérieure de l’image d’Angoulême, Laureline Mattiussi n’a publié qu’un seul ouvrage lorsque paraît L’Île au poulailler. Cette histoire de piraterie, parue en 2009 et 2010, frappe autant par la liberté de son ton – entre hommage au genre, fable sans réelle morale et réappropriation ironique – que par la virtuosité de son dessin épuré, servi par une mise en couleur pleine de hardiesse. Les relations paradoxales entre une piratesse pleine de morgue et un pirate velléitaire et désenchanté (ils se narguent et s’affrontent pour mieux ensuite s’étreindre, sans jamais s’expliquer sur les ressorts profonds de leur attirance mutuelle) se déroulent au sein d’un monde rêvé, bouffon et subtilement mélancolique.

Isaac le pirate/ Christophe Blain

D’abord illustrateur, Christophe Blain est venu à la bande dessinée à la fin des années 1990. Il dessine d’abord La Révolte d’Hopfrog sur scénario de David B., western décalé où des objets se révoltent contre les hommes. Il abandonne à cette époque son travail en couleur directe pour le dessin au trait. La parution du premier tome d’Isaac le pirate en 2001 chez Dargaud frappe les lecteurs et la critique. Ample fresque nourrie de références historiques et littéraires, Isaac le pirate met en scène Isaac, peintre du XVIIe siècle français embarqué contre son gré sur un navire pirate et que le destin entraîne sur toutes les mers du globe. Avec Isaac, Christophe Blain renouvelle complètement l’imagerie du récit de pirates, y mêlant une interrogation subtilement ironique sur l’amour et la fidélité.

Capitaine Écarlate / Guibert

Capitaine Écarlate raconte comment Marcel, dont la fiancée Monelle est enlevée par l’équipage d’un navire qui survole Paris et se livre à la piraterie, rejoint le bateau et affronte le capitaine du navire, dont le visage est entièrement couvert d’un masque d’or. Libre évocation de la vie et de l’œuvre de l’écrivain symboliste français Marcel Schwob, Capitaine Écarlate croise sur le mode fantastique la trame des récits de flibuste avec des éléments issus de la vie ou des textes de Schwob (l’attrait pour la langue argotique, le goût immodéré des livres…), dont David B. et Guibert sont de grands connaisseurs.

Île Bourbon, 1730 / Lewis Trondheim, Appollo

Sur l’île Bourbon (ancien nom de l’île de la Réunion), le dernier pirate encore en activité est capturé. Ses anciens complices, rangés des voitures, hésitent à le secourir. Par ailleurs, deux ornithologues arrivent sur les lieux, dans l’espoir illusoire de voir le dernier spécimen du dodo, oiseau typique de l’île, tandis que se mettent en place les conditions d’un esclavage de masse. Ecrit à quatre mains par Lewis Trondheim et Appollo et dessiné par Trondheim seul, Île Bourbon, 1730 est une fresque historique puisée aux meilleures sources (Appollo est originaire de la Réunion), ainsi qu’une réflexion acerbe et nostalgique sur la fin des aventuriers.

Quelques focus

L’Ile au trésor

D’abord paru en feuilleton dans une revue pour enfants entre 1881et 1882, L’Île au trésor (Treasure Island en v.o.) est l’œuvre de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson. Aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature mondiale, L’Île au trésor est le récit des souvenirs de jeunesse de Jim Hawkins et de sa rencontre avec le pirate Long John Silver. L’histoire, qui se déroule au XVIIIe siècle, rassemble avec génie tous les thèmes (le trésor caché, l’île déserte, la fraternité entre les pirates…) qu’on retrouvera peu ou prou dans toutes les histoires de pirates, écrites, dessinées ou filmées, qui viendront ensuite. Long John Silver (particulièrement quand il est dessiné par l’illustrateur américain N. C. Wyeth), héros ambigu de l’histoire, a fixé pour longtemps la figure du pirate dans l’imaginaire collectif.
On peut mesurer l’impact de cette œuvre littéraire ambitieuse et subtile, dans le fait que, plus d’un siècle après sa parution, il continue d’inspirer les créateurs dans tous les domaines. Des jeux vidéo reprennent des aventures de Long John Silver et des superproductions cinématographiques comme Pirates des Caraïbes regorgent de citations au texte de Stevenson (qu’on se souvienne dans le film du personnage joué par Johnny Depp chantant « Ils étaient quinze sur le coffre du mort, oh hisse et une bouteille de rhum… ! », comme le pirate dont l’apparition ouvre le premier chapitre du livre.

Des nombreuses adaptations dessinées du texte de Stevenson, nous avons choisi de privilégier deux versions. Celle d’Hugo Pratt et Mino Milani d’abord, à bon droit considérée comme une référence. Et celle de Fred Simon et du scénariste David Chauvel ensuite, dont les trois volets ont paru entre 2007 et 2009.

L’île au trésor/Hugo Pratt, Milo Milani

Nourri de cinéma et de littérature au moins autant que de bande dessinée, Hugo Pratt citait Robert Louis Stevenson comme l’une de ses influences majeures. Pas étonnant dès lors qu’il ait, avec l’aide du scénariste Milo Milani, adapté L’Île au trésor, roman le plus connu du grand écrivain écossais. Publiée pour la première fois en 1965, la version d’Hugo Pratt témoigne d’une fine connaissance du texte, dont la construction et l’atmosphère sont scrupuleusement respectées. Pratt se plaît visiblement à dessiner les trognes des pirates et les scènes de mer. Et l’on sait qu’il aimait les pirates. Après tout, Corto Maltese lui-même, lors de sa première apparition dans La Ballade de la mer salée, n’est-il pas présenté comme un pirate ?

L’Île au trésor / David Chauvel et Fred Simon

La vogue récente des adaptations de romans en bande dessinée nous a valu plusieurs versions de L’Île au trésor. Celle de David Chauvel et Fred Simon, publiée en trois volets entre 2007 et 2009 et visiblement destinée à un lectorat plutôt jeune, se signale par sa fidélité au texte, son souci de clarté et son classicisme assumé.

Long John Silver/ Xavier Dorison, Mathieu Lauffray

Et si ?... Et si Long John Silver avait connu d’autres aventures ? Et si les protagonistes du classique de Stevenson vivaient une suite à L’Île au trésor, qui les fasse revenir sur leurs pas et connaître de nouvelles et terribles tribulations ? C’est le pari qu’on fait Xavier Dorison (scénario) et Mathieu Lauffray (dessin) et dont le diptyque Long John Silver est le bouillonnant résultat. Toujours rusé mais plus révolté, John Silver gagne en panache et devient un héros que ses créateurs comparent volontiers à Cyrano de Bergerac.

Le Maître de Ballantrae / Hippolyte

La piraterie intervient dans Le Maître de Ballantrae, autre œuvre majeure de Robert Louis Stevenson, l’auteur de L’Île au trésor. D’une construction narrative élaborée, ce récit familial met en scène la lente plongée dans la folie d’un homme impuissant et velléitaire, hanté par la figure d’un parent mystérieusement disparu. Par le moyen d’un travail à l’aquarelle plein de sensibilité, Hippolyte fait ressentir la richesse d’une intrigue ample, fascinante et tragique.

René Goscinny, Albert Uderzo et les pirates

Tous les lecteurs connaissent le goût de René Goscinny et Albert Uderzo pour les Gaulois et les Romains. Mais ont-ils remarqué combien les pirates ont aussi intéressé les deux maîtres de la bande dessinée ? On pense bien sûr au malheureux équipage de flibustiers qui sont les souffre-douleur d’Astérix – et surtout d’Obélix – dès qu’ils prennent la mer. Ces pirates malchanceux s’inspiraient, sur le mode parodique, de la série Barbe Rouge de Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, qui fit, en même temps qu’Astérix, les beaux jours de l’hebdomadaire Pilote à partir de 1959.

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détail Astérix Gladiateur
© Albert René

Mais on trouve d’autres pirates dans l’œuvre de Goscinny et Uderzo : en 1952, ils avaient déjà inventé Jehan Pistolet pour le quotidien belge La Libre Belgique. Ce jeune apprenti-flibustier, entouré d’un équipage d’une compétence toute relative, dont un des membres ressemblait de façon frappante à René Goscinny, parut un an et demi dans le journal, avant d’être repris dans le magazine publicitaire Pistolin, sous le nom de Jehan Soupolet, puis dans Pilote à partir de 1960.

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Détail Jehan Pistolet
© Albert René

Un autre héros du tandem Uderzo-Goscinny a eu maille à partir avec les pirates (à leurs dépens, d’ailleurs), c’est Oumpah-Pah, indien créé en 1958 pour l’hebdomadaire Tintin. Le troisième opus de la série, fort opportunément intitulé Oumpah-Pah et les pirates voit l’intrépide Peau-Rouge aidé de son ami le français Hubert de la Pâte Feuilletée, affronter un bateau entier de boucaniers patibulaires. Le cri de guerre d’Oumpah-Pah et la bravoure brouillonne d’Hubert ont raison de l’équipage tout entier et en particulier du capitaine, terrorisé de voir son navire prend l’eau : il ne sait pas nager !

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Oumpah Pah et les pirates, page 29
© Albert René
© ©Delcourt 1987 Ollivier/Juillard
© ©Dupuis 2008 Yves H./Hermann
© © Milan - 2008
© ©Dargaud 1980 /Studio Five Stars
© ©Gallimard 2009 David B.
© ©Gallimard 2009 David B.
© © Glénat - 2011
© ©Delcourt 2007 Appollo/Trondheim, Lewis
© ©Les Humanoïdes Associés 1980 Pratt, Hugo