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Histoire de la bande dessinée franco-belge

aventure et censure - partie 4

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009

Nouveaux supports, nouveaux publics

À côté des illustrés, de nouveaux supports voient le jour ou prennent de l’importance au lendemain de la guerre. La presse quotidienne s’ouvre plus massivement aux séries dessinées, intéressant ainsi un public adulte à la BD, tandis que se multiplient les « récits complets » et qu’apparaissent, un peu plus tard, les « petits formats ».

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René Brantonne (1903-1979)," Dans les griffes du tigre" Planches 1 et 2.
Paru en 1961. Encre de Chine, gouache blanche et collage sur papier, 185 x 129 mm. Inv. 95.36.323 et 324
Le nom de Brantonne est souvent associé aux couvertures qu’il dessina pour de nombreux romans d’anticipation publiés au Fleuve-Noir — au point d’éclipser son abondante production de récits de science-fiction et de westerns pour les petits formats, dont il fut une des plus brillantes signatures. Sacrifiant à la vogue des transpositions de films en bandes dessinées, il adapte pour Okay « Dans les griffes du tigre » d’Arthur-Maria Rabenalt, romance édifiante dans laquelle une jeune femme ruinée, que nous découvrons sur cette première page, est engagée dans un cirque où elle monte un numéro avec des fauves, avant de tomber entre les mains d’un troublant tireur d’élite. J.-Ph. M. 

Si, à la notable exception du Dimanche-Illustré d’avant-guerre, la presse française d’information n’a guère pratiqué la formule du supplément hebdomadaire illustré (au contraire des journaux belges), le catalogue encyclopédique établi par Alain Beyrand (De Lariflette à Mique Aimée, 1995) a rappelé le véritable foisonnement des bandes quotidiennes, équivalentes aux daily strips américains. La plupart des journaux, notamment de province, se contentent de passer des séries fournies par les agences. Opera Mundi (plus tard rebaptisée « Agepresse ») retrouve alors une place prééminente, en faisant travailler des auteurs tels que Bozz (Monsieur Subito), Jacques Blondeau (Docteur Claudette, Maigret) et Robert Bressy (Fu-Manchu, Mique). Elle a toutefois une vingtaine de concurrents, dont les principaux sont Arts Graphiques Presse de Marijac, Mondial Presse de Del Duca et Intermonde Presse (IMP), agences respectivement créées en 1950, 1956 et 1959.

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Eu. Gire (Eugène Giroud, dit, 1906-1979), "Le Souvenir d’une trahison" Planche 1.
Paru dans "Sans peur" no 96, août 1959. Éditions SEG. Encre de Chine sur papier, 322 x 240 min lnv. 95.36.129.
Le musée possède l’histoire complète. Eugène Giroud, plus connu sous le pseudonyme « Eu. Gire », débute comme illustrateur dans les années 1930. Il est un des contributeurs les plus prolifiques du groupe Vaillant à partir de 1945, mais a également réalisé de nombreux récits pour les fascicules de la Société d’édition générale (SEG}, telle cette planche qui est la première d’une aventure parue dans la revue Sans peur. Aussi à l’aise dans le registre humoristique que dans le récit d’aventure semi-réaliste, Gire campe ici le début d’une histoire prenant place dans le Grand Nord canadien. Si ses personnages sont un peu stéréotypés, la première case témoigne de son habileté à rendre des paysages évocateurs. A. L.

Quelques journaux, cependant, ont une véritable politique de création. L’Humanité accueille Pif le chien dès 1948, mais, outre Roger Mas (qui prend la relève d’Arnal dès 1950), emploie aussi d’autres dessinateurs maison, Mam’zelle Nitouche, par exemple, est une série policière à succès qui paraît dans le quotidien communiste de 1961 à 1976, dessinée par Raymond Poïvet, puis Pierre Dupuis sur des scénarios de Roger Lécureux. Mais c’est France-Soir qui, sous la direction de Pierre Lazareff, se montre le plus offensif, avec une page de BD quotidienne. Encore quasi absentes de la presse enfantine, les héroïnes trouvent ici leur terrain d’élection. Ainsi, le récit des amours de Françoise Morel, dans 13, rue de l’Espoir (série dessinée par Paul Gillon), fait battre le coeur des jeunes filles, tandis qu’Arabelle, la « dernière sirène », vit de tumultueuses aventures sous le crayon de Jean Ache. Délirant feuilleton radiophonique en deux cent treize épisodes diffusé par Europe 1, Signé Furax est simultanément dessiné chaque jour par Henry Blanc dans France-Soir, permettant aux lecteurs du quotidien de retrouver l’humour loufoque de Pierre Dac et Francis Blanche. Le même Blanc dessinera aussi San Antonio, tandis que Bernad illustre Chéri-Bibi. Toutes ces créations côtoient des séries américaines et diverses contributions de Jean-Claude Forest, qui crée là son Hypocrite, avant de lui donner carrière dans Pilote. Le déclin de la BD de presse s’amorce malheureusement partout au tournant des années 1970.

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Jean Ache (Jean Huet, dit, 1923-1985), "Arabelle"
Série parue dans France-Soir entre 1950 et 1962. Encre de Chine sur papier, 505 x 385 mm. Inv. 77.2.70
Cas assez rare dans la bande dessinée française d’après-guerre, Arabelle est née dans les pages du quotidien France-Soir en 1950 et y a connu le succès pendant plus d’une décennie. Sirène désireuse de vivre parmi les hommes, elle verra son vœu exaucé grâce au bistouri d’un chirurgien qui la dotera d’une paire de jambes. D’abord présentée sous forme de vignettes surmontant un texte courant, la série d’aventures intègre la bulle à partir de 1954. C’est le cas de cette planche se déroulant dans un New York fort discrètement évoqué. Graphiste soucieux de lisibilité, jean Ache répartit avec science des taches de noir qui équilibrent la page et rythment la lecture..J-P.M

Les récits complets connaissent leur apogée entre 1945 et 1955, et s’éteignent presque aussitôt, cédant la place aux petits formats. Sous des couvertures bigarrées (l’intérieur, quant à lui, est en noir et blanc), ils entraînent les lecteurs dans des aventures épiques, sur les traces de héros athlétiques souvent inspirés des pulps américains d’avant-guerre. Détectives, broussards, maquisards, justiciers, cow-boys y jouent du poing, du revolver et du lasso, souvent flanqués d’accortes jeunes personnes plus ou moins décolletées. Le Fantôme du Bengale, vengeur masqué érigé au rang de mythe, inspire d’innombrables contrefaçons, Superman aussi. Dragons, hydres, pieuvres et autres monstres sont fréquemment de la partie, tout comme les cités perdues, les armées de robots, les sous-marins et les engins volants de toutes sortes censés aider de dangereux psychopathes à conquérir le monde. De format vertical ou horizontal, ces cahiers empreints d’une poésie naïve et souvent bizarre, voire surréalisante, font rêver et frémir toute une génération avide d’évasion et encore relativement sevrée d’images.
Abandonnant en 1952 le format dit « à l’italienne » (oblong), les Éditions Artima, installées à Tourcoing, imposent un format vertical ni trop grand ni trop petit (17,5 x 23 cm), sous lequel s’affirment des titres à succès comme Vigor, Audax, Ardan, Tarou ou encore Météor. Le dernier cité est une grande saga de science-fiction en cent trente-cinq épisodes dessinée par Raoul Giordan, assez proche, dans l’esprit, des Pionniers de l’Espérance. Un trio d’humanistes voyage à travers la galaxie pour diffuser son message de justice et de paix, au nom des Planètes Unies. Le premier petit format » (ainsi nommé en raison de ses dimensions, soit généralement 13 x 18 cm) apparaît en 1949. Également qualifié de « pocket », il fait rapidement l’objet d’une production industrielle dont la capitale est Lyon, avec deux grands éditeurs : Imperia (ex-Éditions du Siècle) et Lug. C’est à Lyon aussi que se constitue Aventures et Voyages, qui s’installe ensuite à Paris. Les autres acteurs importants, sur ce marché, sont Artima, les Éditions des Remparts, SAGÉ, Jeunesse et Vacances, les Éditions Mondiales et la SFPI dirigée par Jean Chapelle - lequel publie aussi des récits complets sous la marque « Société d’édition générale » sans oublier Elvifrance pour le genre « réservé aux adultes » . La plupart de ces éditeurs verront leurs ventes décliner à la fin des années 1960. L’un des seuls à tirer son épingle du jeu sera Lug, qui se reconvertira alors dans l’adaptation des comic books américains de superhéros, publiés dans Strange et dans Marvel.

Vendus en kiosque, les pockets touchent un public essentiellement populaire, auquel ils procurent une évasion à bon marché. Contrairement aux récits complets, ils réunissent plusieurs histoires par numéro. Si quelques titres sont voués au comique (comme Kiwi), de Jean Cézard - qui aurait atteint un tirage de 300000 exemplaires -, Pepito de l’Italien Bottaro et, plus tard, les nombreux titres dérivés des séries du journal Vaillant), la guerre (Battier Britton), le western (Blek ou Kit Carson), la chevalerie (Ivanhoé), la jungle (Akim) et la science-fiction fournissent l’essentiel des sujets. Les bandes d’origine anglaise ou italienne y sont nombreuses.

Fantax no, 33 et 34, 3. et 4. trimestres 1948 Éditions Pierre Mouchot. illustration Chott

Un homme a plus particulièrement marqué de son empreinte la grande époque des récits complets et des petits formats : Marcel Navarro. Né en 1922, venu du journalisme, il travaille pour la SAGE d’Ettore Carozzo pendant la guerre, à Lyon. Embauché par Pierre Mouchot, il écrit pour lui les scénarios de Fantax et de Big-Bill le Casseur, sous le Pseudonyme de J.K. Melwyn-Nash ». Cette fructueuse collaboration dure de 1946 à 1948. Ayant repris sa liberté, Navarro fonde successivement deux maisons d’édition : Aventures et Voyages (avec Bernadette Ratier et Auguste Vistel) en 1948 et Lug en 1950. Cumulant les activités de directeur artistique et de scénariste, il va notamment chercher en Italie le dessinateur Antonio De Vita (alias Devi), avec lequel il crée Le Petit Duc, qui deviendra l’un des plus grands succès du pocket. On lui prête la paternité de plus de cinquante séries différentes, jamais signées. Marcel Navarro dirigera Lug jusqu’en mars 1989.

L’école du dessin français

Tous supports confondus, l’après-guerre voit donc le triomphe de la bande dessinée d’aventures. Si les événements sont à l’origine de récits héroïques vantant les exploits de la Résistance (comme Bernard Chamblet de Le Rallic, dans Wrill, ou encore Le Grêlé 7.13 de Lécureux, Gaty et Nortier, dans Vaillant), si le western et la science-fiction sont toujours au premier plan des littératures de divertissement, si les qualités viriles qu’incarnent les grands sportifs inspirent des séries quasi hagiographiques, deux autres genres sont particulièrement en vogue, qui disparaîtront presque totalement à la fin des années 1960 : la flibuste (c’est-à-dire les histoires de pirates, ou quelquefois de corsaires), et les récits de cape et d’épée. Sur ce point, l’influence d’un certain cinéma populaire, notamment américain (mais parfois aussi italien, voire français) est manifeste. On peut d’ailleurs s’étonner que le péplum, qui triomphe également sur les écrans, ne bénéficie pas alors de la même faveur dans la presse illustrée.
Robin des Bois, Zorro, Lagardère, d’Artagnan, Fanfan la Tulipe sont parmi les héros de l’époque. Tous connaissent des versions dessinées et s’ébattent parmi quantité d’autres chevaliers et fines lames. Le recyclage atteint son comble quand, par exemple, René Brantonne adapte en bande dessinée un film de Giorgio Simonelli intitulé... Robin des Bois et les pirates ! Pour compenser les restrictions opposées à l’importation des BD d’outre-Atlantique, des dessinateurs français dessinent fréquemment d’après des films américains. (Rien que dans les pages de L’Intrépide, on voit Poïvet, Cazanave, Bob Dan, Bourlès et Souriau s’adonner à cet exercice.)
L’influence des États-Unis s’exerce donc doublement sur toute cette génération de dessinateurs. Profondément marqués par les comics découverts dans les illustrés des années 1930 - plusieurs ont appris à dessiner en les recopiant ; devenu professionnel, l’un d’eux au moins, Chott pour ne pas le nommer, érigera le plagiat des maîtres américains en système -, ils sont aussi imprégnés par l’imaginaire tout-puissant des images venues de Hollywood. Déjà alors, elles exportent dans le monde entier leurs standards en matière d’action, de reconstitution historique, d’exotisme et de séduction, virile ou féminine. Génération sous influence, donc, mais génération riche de nombreux talents. Bob Dan (Robert Dansler), Jacques Souriau, René Brantonne, Rémy Bourlès, Kline (Roger Chevallier), Lucien Nortier, Pierre Le Goff, Claude Henri, Gaty (Christian Gatignol), Loÿs Pétillot, Marc Novi, Dut (Pierre Duteurtre), Robert Gigi, Christian Mathelot, Noël Gloesner - autant de solides artisans capables de servir avec conviction des scripts souvent exigeants en matière de costumes, de décors, de mouvement, d’action, de figuration.

Bob Dan (Robert Dansler, dit, 1900-1972), Capitaine Hardy Planche 6.

Kline (Roger Chevalier, dit, né en 1921), Colonel X au Tibet Scénario de Marijac (Jacques Dumas, dit, 1908-1994).

Christian Mathelot (né en 1923), L'Île tragique Planche 9.

Au sein de cette nouvelle école du dessin français, Raymond Poïvet (1910-1999) et Paul Gillon font figures de maîtres. Si le premier est passé par l’École des beaux-arts de Paris, le second est autodidacte. L’un et l’autre se signalent pourtant par la sûreté et l’élégance de leur trait. Dessinateur des Pionniers de l’Espérance de 1945 à 1973, Poïvet oeuvre aussi beaucoup dans les journaux féminins. (Ah ! ses histoires au lavis pour la presse du coeur...) Il participera à l’aventure de Pilote avec la série Guy Lebleu, scénarisée par Jean-Michel Charlier, et fera même une apparition dans Métal hurlant avec Tiriel, qu’écrit pour lui Jean-Pierre Dionnet. Assumant un rôle de pédagogue, notamment auprès de Gaty, Gigi et Nortier, qui partagent longtemps son atelier, il adopte, au fil des années, un style à la fois plus synthétique et plus libre, sans jamais se départir de sa science anatomique et de son remarquable sens de la composition. Jusqu’à sa retraite, à la fin des années 1980, Poïvet aura su rester en phase avec les évolutions de la bande dessinée.

Raymond Poïvet (1910-1999), Les Pionniers de l'Espérance : Les Créatures de Chahawa. Scénario de Roger Lécureux (1925-1999)

La même longévité caractérise la carrière de Gillon, dont le nom restera lui aussi attaché à une grande saga de science-fiction : Les Naufragés du temps. Pilier du journal Vaillant, où il illustre successivement Lynx blanc, Fils de Chine, Cormoran, Wango, Jérémie et Moby Dick, il tient jour après jour en haleine les lecteurs de France-Soir avec 13, rue de l’Espoir (qu’écrivent Jacques et François Gall de 1959 à 1972). La Survivante lui vaut encore, dans les années 1980, un succès un peu facile, mais l’une de ses œuvres les plus personnelles et les plus ambitieuses, Les Léviathans (deux albums aux Humanoïdes Associés) ne réussit malheureusement pas à convaincre le public. Parangon de classicisme, Gillon est en outre, comme son maître Alex Raymond, un artiste habité par le souci du spectaculaire.

Les années 1940 et 1950 voient aussi la professionnalisation des scénaristes. Les Jaboune et Caumery d’avant-guerre pratiquaient l’écriture de bandes dessinées en dilettantes et n’entretenaient chacun qu’une collaboration exclusive avec un dessinateur. C’est après la guerre qu’apparaît la figure du scénariste prolifique et polyvalent, qu’incarne exemplairement Marijac, mais aussi bien les talentueux Jean Ollivier et Roger Lécureux, dont les noms sont attachés à la plupart des grandes séries de Vaillant - un journal où ils exerceront d’ailleurs l’un et l’autre les fonctions de rédacteur en chef.

Pour clore ce chapitre, j’évoquerai la figure inclassable de Lortac, de son vrai nom Robert Collard. Lui-même dessinateur (et l’un des pionniers du cinéma d’animation en France), il publie dès avant 1914 mais se montre encore très actif pendant la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle il participe à Gavroche (Le Clan des hommes-oiseaux) et à 0 lo lê (À la découverte de Ker-Ys, la mystérieuse cité sous-marine). C’est après celle-ci qu’il entame une carrière de scénariste, signant notamment des épisodes des Pieds Nickelés pour Pellos et de Météor pour Giordan. Ce parcours atypique fait de lui le contemporain de Bécassine comme celui d’Astérix !

A suivre

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009