aventure et censure - partie 1 - la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
Acheter vos billets musée en ligne
FR | EN
pour la sécurité sanitaire de tous, nous vous informons que le port du masque est obligatoire dans nos espaces pour les personnes de plus de 11 ans.
accueil > nos ressources > ressources documentaires > La bande dessinée, son histoire et ses maîtres > aventure et censure - partie 1

Histoire de la bande dessinée franco-belge

aventure et censure - partie 1

extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen. La Cité, Skira Flammarion, 2009

Aventure et censure

Dès la Libération, la presse pour la jeunesse connaît une remarquable effervescence. Nous évoquerons plus loin les deux principaux titres émergents : Coq hardi et Vaillant. Mais ces deux-là, que l’histoire a retenus, sont entourés d’une flopée d’autres journaux. Selon un décompte établi par Pierre Couperie, plus de trente illustrés nouveaux sont créés entre 1946 et 1949, dont au moins vingt-deux pour la seule année 1946. Dans le même temps, nombre de publications d’avant-guerre sont ressuscitées : ainsi de Fillette et de L’Épatant chez les Offenstadt (restaurés dans leurs droits), de Bayard à la Bonne Presse, de Cœurs vaillants chez Fleurus, de Pierrot et de Lisette aux Éditions de Montsouris. Même l’inoxydable Semaine de Suzette reprend du service !
La situation est un peu plus complexe aux Éditions Mondiales. Les deux principaux titres que lance Del Duca, respectivement en 1946 et 1948, sont Tarzan et L’Intrépide. Tarzan n’avait connu qu’une brève carrière de trente-quatre numéros en 1941 ; quant à L’Intrépide, il prend la suite de L’Astucieux et n’a rien à voir avec L’Intrépide d’avant-guerre, celui d’Offenstadt.

Très vite, le public réagit à cette saturation par un tri sévère. Sur les nouveaux journaux lancés après la guerre, seize avaient déjà disparu en 1950. Et, dans l’ensemble, les titres qui existaient dès avant 1940 résistent assez bien. En effet, selon un relevé datant d’octobre 1951, les neuf principaux illustrés du moment se situent dans une fourchette de diffusion assez étroite, affichant tous un tirage de l’ordre de 100000 à 150000 exemplaires. Il s’agit des titres suivants : Âmes vaillantes, Bayard, Bernadette, Coeurs vaillants, Fillette, Fripounet et Marisette, L’Intrépide, Lisette et Vaillant. Or, dans cette liste des titres « leaders », on ne relève que quatre nouveaux venus : Vaillant, bien sûr, L’Intrépide, et les deux journaux créés par Fleurus, Âmes vaillantes et Fripounet et Marisette. Coq hardi, pour sa part, plafonne à 79000 exemplaires, et l’édition française de Tintin (lancée en 1948) à 76000.
Tarzan n’apparaît pas parmi les dix-neuf titres mentionnés dans le tableau que nous possédons (issu du fonds documentaire constitué par les Éditions Fleurus, qui avaient créé un observatoire de la presse enfantine). Selon d’autres sources, il aurait, dans cette période, atteint les 300000 exemplaires. Si ce chiffre était vérifié, il signifierait que Tarzan aurait eu un tirage deux fois plus important que ses plus proches concurrents. (D’après L’Écho de la presse et de la publicité, en janvier 1947, Tarzan était déjà en tête des illustrés, mais ses ventes ne s’élevaient encore qu’à 127000 exemplaires.)
Telle est la situation à la fin de 1951. La presse illustrée apprend, à cette date, à vivre sous le régime de liberté surveillée instauré par la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Les premiers effets du contrôle exercé en application de la loi par une commission ad hoc se font sentir : la part de la bande dessinée américaine reflue ; la création française relève la tête. Dans les quelques années qui suivent, le paysage de la presse des jeunes connaît à nouveau d’importantes évolutions. Âmes vaillantes, Coeurs vaillants et Fripounet et Marisette voient leurs tirages respectifs progresser de façon significative, attestant de l’implantation toujours aussi solide de la presse confessionnelle. Tarzan et Donald - qui, lancé par Opera Mundi en mars 1947, avait repris la formule du Mickey d’avant-guerre - se sabordent tous deux en 1953, leurs éditeurs respectifs pliant devant les critiques et les avertissements répétés de la Commission de surveillance, particulièrement hostile à ces deux titres. C’est alors L’Intrépide qui hérite des principales séries figurant au sommaire de Tarzan.
Des journaux nouveaux apparaissent : Roudoudou (un mensuel publié par Vaillant), Hurrah ! (chez Del Duca) et surtout Le Journal de Mickey, relancé le 1er juin 1952 après avoir été absent des kiosques pendant huit ans. Fin 1954, ils atteignent respectivement les tirages de 134 000, 149 000 et celui, faramineux, de 628 000 exemplaires (niveau encore jamais atteint par aucun illustré) ?! Cette extraordinaire réussite du nouveau Mickey est une véritable revanche pour Paul Winkler, au lendemain de la bataille médiatique et politique qu’il a dû affronter dans les années 1948-1949, pour des raisons que nous allons maintenant évoquer.

JPEG - 170.4 ko
Fig 54. Jean Trubert {1909-1983), Le Chevalier Printemps Planche 34.
Récit paru dans Baby-Journal en 1948. Album Glénal, 1977 Encre de Chine el gouache blanche sur papier, 254 x 382 mm. Inv. 93.9.21
On considère Le Chevalier Printemps comme la plus grande réussite de Jean Trubert (qui, curieusement, signait « Jen Trubert »), rare exemple de dessinateur ayant été également boxeur professionnel. Conte de fées candide et cependant drôle, cette courte fable publiée dans un format à l’italienne se déroule dans un Moyen Âge de pure fantaisie et permet à Trubert de dérouler les fastes discrets d’un style graphique qui le situe dans la famille de l’illustrateur Félix Lorioux.J.-P.M. 

Au nom de l’enfance

Les dessinateurs français ont repris en 1945 leur lutte contre l’invasion des BD de provenance étrangère. Cette fois, leur combat trouve des appuis politiques, auprès des députés socialistes et communistes. L’idée d’un système de quota protégeant la production nationale (comme il en existera plus tard pour la fiction télévisée ou la chanson) fait son chemin. La guerre froide, qui suit de près la fin des hostilités, est propice à la dénonciation, à gauche, de l’américanisation de notre culture, dont témoignait depuis longtemps le cinéma, et qui s’accélère maintenant avec la vogue du jazz et l’introduction du roman noir. S’agissant des illustrés, l’imprégnation américaine se marque jusque dans le vocabulaire. L’expression « bande dessinée » reste encore marginale (elle ne s’imposera vraiment qu’au début des années 1960) - on lui préfère le terme comics.
Un manifeste de l’Union des femmes françaises (organisation née en 1943 dans la mouvance du parti communiste et dans laquelle milite Elsa Triolet) daté de juin 1949 reflète bien l’état d’esprit des lobbies antiaméricains et ne craint pas de parler d’’ épuration » : « Nous demandons que nos écrans soient épurés des films pernicieux de gangsters d’outre-Atlantique et que nos librairies soient débarrassées des publications immondes dont nous abreuve l’Amérique, et qui risquent de ternir la fraîcheur et la pureté de notre jeunesse. »
Cependant, le contexte de l’après-guerre incite aussi le législateur à s’intéresser à la presse des jeunes pour de tout autres raisons. Sortie exsangue du conflit, la France doit faire face à sa reconstruction, non seulement physique, mais aussi morale. Or, l’avenir de la nation se confond avec celui de la jeunesse, ainsi que l’atteste l’adoption d’une politique nataliste et de mesures de soutien à la famille. La protection de la jeunesse apparaît dès lors comme un objectif prioritaire, susceptible de rallier tous les groupes politiques. Les trafics de toutes sortes, encouragés par les souffrances et le rationnement, ont entraîné une hausse de la délinquance juvénile, dont la presse s’inquiète bruyamment. Dès février 1945, le gouvernement légifère par ordonnance sur le sujet, proclamant que « la question de l’enfance coupable est une des plus urgentes de l’époque présente ». Une commission interministérielle se penche sur la question de la presse enfantine.
En effet, parmi les maux susceptibles de pervertir la jeunesse, la bande dessinée apparaît comme un coupable tout désigné. Les critiques qu’elle s’était attirée dans les années 1920 et 1930 ont repris de plus belle, relayées par les associations familiales, la presse, les éducateurs et divers groupes de pression, tel le Cartel d’action morale et sociale (catholique), particulièrement actif sur ce sujet. L’historien Thierry Crépin a mis en lumière la diversité des intérêts que défendaient les uns et les autres - adversaires sur le plan idéologique : Coeurs vaillants catholiques contre Vaillant communiste. Il ajoute toutefois qu’« ils se rejoignent tous dans un discours profondément moralisateur. Ils dénoncent les nouveaux illustrés comme une école de perdition ». Certains dessinateurs eux-mêmes relaient ces critiques. Ainsi, Alain Saint-Ogan signe fin 1948 un article sur « Les dessins pour journaux d’enfants » dans la revue Héraclès. Il prend la défense des « ballons » et de la représentation des armes à feu, mais condamne « l’absurdité des récits, l’immoralité des sujets, l’illogisme et l’absence de mesure », et montre du doigt les éditeurs « tributaires de certaines agences de reproduction étrangères ». Sa conclusion : « L’État se doit de protéger l’enfance contre tout danger moral. Nonobstant la loi sur la liberté de la presse, un contrôle des publications destinées à l’enfance effectué par une commission composée de gens éclairés et de bonne foi semble de plus en plus s’imposer. »

A suivre

Texte extrait de "La bande dessinée, son histoire et ses maîtres", texte de Thierry Groensteen, édité par La Cité et Skira Flammarion en 2009, aujourd’hui épuisé, enrichi de fichiers numériques issus des collections numérisées de la Cité, de Gallica et autres.